Miroir sonore

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Urania Tourinho Peres

Psicanalista. Colégio de Psicanálise da Bahia

 

L’homme se fait le plus solitaire des êtres du monde car il s’est exclu du silence.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, 1978

 

 

Première partie

 

L’idée qu’un « stade de miroir sonore » précède le « stade du miroir », moment bien décrit par Jacques Lacan, est une idée soutenue par plusieurs psychanalystes : Dolto, Anzieu et bien d’autres. L’expression « miroir sonore » nous semble pleinement adéquate pour nommer ce que nous observons, à savoir, l’importance pour le bébé de la spécularité dans la relation à la voix de la mère en particulier. Nous trouvons cette expression chez Françoise Dolto, quand elle affirme qu’il n’y a pas que le miroir plan, mais surtout, la façon dont l’autre se constitue en miroir pour chacun d’entre nous. Le miroir compris comme « objet de réflexion non seulement du visible, mais aussi de l’audible, du sensible, de l’intentionnel ». La rencontre avec l’Autre comporte toujours de manière subjacente la possibilité d’une spécularité. (Dolto – Nasio, 2008).

Le bébé, lors de sa première manifestation sonore, le cri, les pleurs de la naissance, quand les poumons se remplissent d’air, répond à une douleur physique et ses pleurs n’ont pas d’autre signification que celle d’une réponse vitale, ce qui fait qu’ils sont reçus par l’autre comme un signe de vie. Mais ce pur cri conserve très peu de temps sa condition naturelle dans la mesure où, interprété par les soins qui l’entourent, il reçoit des traductions et s’insère dans un univers symbolique. Ce pur cri reçoit de la voix maternelle une réflexion qui le transforme, le modèle, en ouvrant la voie à une future possibilité de se signifier. Cet événement est ouvert sur la possibilité d’écarts imprévisibles.

Pour Lacan, l’enfant, porteur de l’incoordination motrice due à la prématurité qu’il présente à la naissance, organise et unifie ce corps décoordonné, fragmenté, au moyen de la vision en miroir d’une image unifiée, à laquelle vient s’adjoindre l’assentiment que l’Autre lui envoie. C’est ainsi de l’Autre que provient l’image de l’unité corporelle. La contemplation de l’image dans le miroir est donc de fondamentale importance.

La réflexion que l’Autre nous envoie détermine les multiples nuances pour notre constitution en tant qu’êtres parlants. Que ce soit dans le champ de l’image, du voir, comme dans le champ sonore, du parler. Deux spécularités, une s’orientant vers l’imaginaire, l’autre vers le symbolique, aucune des deux sans pertes fondamentales : un réel expulsé.

Lors de la Conférence prononcée à Genève, déjà à l’étape finale de sa théorisation, Lacan nous dit : « L’homme est capté par l’image de son corps [...] Son monde [...] son Umwell, ce qu’il y a autour de lui, il le corpo-réifié, il le fait chose à l’image de son corps.» (Lacan, 1975 :7).  Mais nous pouvons ajouter que l’homme, lui aussi, est captivé par les sons qui l’entourent avant même sa naissance. Pouvons-nous calquer cela en pensant à une son-réification quand les mots se corporifient ?

Quand nous disons « miroir sonore », par analogie au spéculaire de l’imaginaire, nous pensons que l’enfant, très précocement, dès les premiers jours de vie, présente des vocalisations et autres balbutiements où les sons sont émis d’une manière libre et incoordonnée pour être postérieurement soumis au modèle de langage que la mère lui présente. Roman Jakobson nous indique la différence entre le balbutiement, qui se constitue en langue propre du bébé, et celle qu’il doit acquérir, à savoir la langue de l’adulte. La première émise activement, la seconde se constituant comme une acquisition passive. Elle vient donc de l’Autre cette organisation des sons en mots, il vient de l’Autre cet impératif pour passer de la langue naturelle, si nous pouvons appeler ainsi les sons proférés par le bébé, à la langue maternelle.

Le cri du nouveau né atteste un événement, l’entrée de l’air dans les poumons, cri de vie, mais il n’y a pas encore d’appel à l’Autre. Ce n’est que dans un second temps, alors qu’il aura été interprété une fois sous l’impératif du désir de l’Autre, que le cri va se modifier et se transformer en appel. Ce sont les commencements de la condition désirante et de l’apparition du sujet qui sont en jeu, tels que Lacan les a théorisés. Dans cette dialectique entre le désir de l’Autre et désir à l’Autre la voix et le regard deviennent objet d’échange et d’assujettissement.

Nous  savons donc que l’audition  joue un rôle  extrêmement important dans le développement psychique de l’enfant, étant considérée comme ce qui rend possible le premier lien avec le milieu ; l’espace sonore peut donc être compris comme le « premier espace psychique ». La voix de la mère, plutôt que son image, a sur le bébé une action tranquillisante, et l’enfant répond d’une façon particulière en l’écoutant.

Entre  huit et onze mois  les vocalisations de l’infans diminuent  et,  selon les psycholinguistes, le balbutiement se structure en langue maternelle. Si, sur le plan de l’imaginaire, l’enfant organise en une forme unifiée la fragmentation d’un corps habité par une incoordination motrice, sur le plan sonore les sons, non encore soumis à une organisation structurante, qui va donner lieu à la parole, acquièrent une forme, une structure sonore, modelée par la parole de la mère. La parole de la mère organise, elle aussi par réflexion, les sons que l’enfant émet et qui, dans l’avenir, seront traduits dans la dite langue maternelle. Il est intéressant de rappeler que l’événement jubilatoire provoqué par la vision de la propre image unifiée dans le miroir n’est pas très loin des premières ébauches de mots : papa, maman, sont des acquisitions faites vers les 8 mois. Si la contemplation de l’image dans le miroir est facteur de jubilation, l’écoute de la propre sonorité de la voix est un jeu qui attendrit le bébé.

Il est cependant important de rappeler que des études phonologiques nous parlent de l’universalité des sons émis par le bébé, et que, par l’adoption de la langue maternelle quelques-uns se fixent et d’autres se perdent, c’est-à-dire que nous naissons avec la potentialité de parler n’importe quelle langue. C’est ainsi que de la même façon que nous pouvons distinguer un processus d’aliénation, nécessaire, dans la constitution de l’image du corps propre, dans l’acquisition de la parole l’enfant s’aliène de ses propres vocalisations spontanées pour émettre les sons que les adultes lui envoient. Sa voix est progressivement domestiquée. Cependant, malgré ou par suite de cette domestication, les mots n’arrivent pas à tout dire. Et, c’est exactement en fonction de cette impossibilité, que Lacan affirme que cette demande, toujours demande d’autre chose, est une demande d’amour. Cette partie du réel, qui ne peut par la parole être traduite, est le reste où va aller se loger l’impératif désirant du sujet. L’ « ideomaterno » ne contient pas toute la richesse de la sonorité de l’infans. Perte de sons, reste de balbutiement, événement qui s’enclenche quand la parole modèle et articule le son de la voix en un jeu prédéterminé. Dans toute demande existe la parole, mot véhiculé, mais aussi la voix, son de la parole qui ne se confond pas avec elle.

Le mot est donc limité dans sa possibilité de tout dire alors qu’il asservit,  façonne la sonorité de la parole dans la recherche de transmission, dans l’acceptation d’un code, une loi de dominance dans le monde du langage.

À partir du moment où l’enfant parle, détache les mots, les phonèmes, il établit des scansions moyennant lesquelles il atteint l’intelligibilité du discours. Lacan - peut-être inspiré par Jakobson, qui a attiré notre attention sur la perte du langage propre du bébé, le balbutiement, au moment de l’acquisition de la langue maternelle et qui passe alors de l’usage actif de la parole à un usage passif – a créé le néologisme lalangue « aussi proche que possible du mot lallation ». (Lacan, conférence de Genève, 1975) Lallation nous renvoie au latin lallare qui signifie chanter lalla, berceuse. La lallation se réfère donc aux sons articulés par le bébé avant l’acquisition de la parole domestiquée. La façon dont se produit le passage du balbutiement (lallation) à la parole laisse des restes qui correspondent au mode selon lequel l’enfant reçoit le langage, et c’est de la façon dont il joue, de la façon qu’il a de se débarrasser de ces restes, que nous allons trouver la dimension équivoque des mots. Les premières tentatives de dire le mot passent inévitablement par la dimension de l’équivoque.

 

Ce n’est pas du tout au hasard que dans la langue quelle qu’elle soit dont quelqu’un a reçu la première empreinte, un mot est équivoque [...] dans la façon dont lalangue e été parlée et aussi entendue pour tel ou tel dans sa particularité, que quelque chose ensuite ressortira en rêves, en toutes sortes de trébuchements, en toutes sortes de façons de dire.» (Lacan, 1985 : 5).

 

Pour Lacan, lalangue est de la plus grande importance pour le psychanalyste, ce point de liaison entre le langage et le corps, le langage et le sexuel, ce moment originaire d’une première inscription, trait unitaire. Moment où la dimension équivoque du mot règne dans la recherche de dire quelque chose, mais pouvant toujours dire autre chose. Mot qui échappe à l’emprisonnement du grand Autre. Toujours dans la Conférence de Genève, Lacan affirme que la manière dont l’enfant a été conduit à parler, la manière dont s’est installée en lui une façon de parler, porte la marque du mode sous lequel il a été accepté par les parents, désiré par les parents. ... « la façon dont lui a été instillé un mode de parler ne peut que porter la marque du mode sous lequel les parent l’ont accepté ». ( Lacan, 1985 :7). Comment lalangue a été proférée, et comment elle a été écoutée, accueillie. Dans le passage du balbutiement au mot, une série d’événements ont lieu qui d’une certaine façon seront révélés dans les rêves et par toute sorte de trébuchements, nous dit-il. C’est exactement ce passage de la conférence qui a attiré notre attention et nous a conduit à penser les effets des vicissitudes de ce qui est appelé alors miroir sonore dans la clinique. Si de fait nous écoutons ce que nous dit Lacan, en d’autres mots, l’importance de lalangue pour le psychanalyste, ce qui est le résultat des pertes subies par la transformation du balbutiement en parole, pertes de ce que l’on ne peut ordonner dans les amarres de la langue maternelle, pertes d’une singulière sonorité de la parole, comment développer une écoute qui fasse accueil à ce reste, marque d’impossibilité et échec de traduction. Ce point de réel qui nous échappe mais qui, pour cela même, nous jette un défi. Point inatteignable, provision de jouissance.

 

Seconde partie

Je reprends notre épigraphe, extraite du livre de Le Clézio, L’inconnu sur la terre.

Merci Le Clézio pour la richesse de vos textes qui par leur intensité nous font penser et enrichissent notre clinique ! Nous travaillons une expression que nous avons trouvée parmi vos propos : « désir de réel ». Dans une très belle description de ce désir, nous n’avons sélectionné qu’un tout petit passage :

 

C’est désir de naissance, désir de voir l’ère de la genèse, le pouvoir sans fin du monde […] Je désirerais retrouver les pays où personne ne parle. [...] Par le langage l’homme se fait le plus solitaire des êtres du monde, car il s’est exclu du silence.  (Le Clézio, 1978 : 319-320)

 

L’épigraphe choisie, apparemment peut-être à l’encontre de notre intention initiale, nous conduit justement à anticiper notre point d’arrivée : l’importance non seulement de la parole de la mère mais aussi du silence de la mère, lié à l’apparition de ce désir impérieux de réel, immersion de jouissance. Le silence ouvre un espace pour la rencontre avec le réel, qui souffre du mot, et fournit une quête de l’origine, une ère de genèse. Désir d’aller au-delà ou en deçà des amarres du langage, lieu de restes indomptés, malédiction des poètes. Alors, qui sait, pourrons-nous trouver lalangue, ce qui en est resté, car un silence de l’Autre a permis un dire de signification incommunicable, mais qui singularise. Un dire qu’aucun autre ne pourrait dire. Un dire inaudible à l’Autre donc. Le silence ouvre une porte dans notre destin d’être parlés et, qui sait ? pour laisser désirer ardemment un mot singulier qui nous puisse dire, en nous attribuant la condition de parlants. Nous rencontrons alors le poète, qui se rebelle contre l’oppression d’un dire qui soit intelligible, qui révèle l’esclavage du sens, la répétition figée. La poésie est fruit du silence, dans la mesure où elle surgit du vide, lieu possible de la création. Et si au commencement était l’équivoque, ce mot sans destin, la poésie fait pacte avec lalangue. En ce lieu, possibilité d’une interprétation non comme une recherche de traduction de nos intentions occultes, mais comme instrument qui nous indique le vide de notre existence, la trompeuse raison où repose notre dire. La dimension poétique de l’interprétation de l’analyste, ouvrant un espace pour l’incommunicable du dire du patient, reflète exactement la possibilité de confrontation avec la présence dans le manque de l’Autre qui nous singularise. Si notre parler est fruit d’une spécularité sonore, aliénation structurante, le silence nous libère de la soumission absolue au code. Les néologismes, la dimension équivoque des mots, les licences poétiques sont là pour nous montrer le chemin.

Lacan, quand il nous a dit à la fin de sa vie : « Je travaille dans l’impossible à dire […] Le langage est un mal utile, et c’est sûrement pour cela que nous n’avons aucune idée du réel », ne nous montrait-il pas le chemin du silence et de la poésie ? (Lacan, 1977). Ne pouvons-nous pas situer là son exhortation à aller au-delà de l’inconscient ?

Si je devais intituler mon propos aujourd’hui, et non pas comme je l’ai fait il y a deux mois, je l’intitulerais certainement : Le Silence Maternel, et ce serait par là que je commencerais. La mère transmet des mots à son enfant, mais il importe qu’elle soit aussi dispensatrice de silences pour qu’il puisse parler. Le silence nous constitue dans notre impossibilité de communication. Le miroir sonore nous donne la parole, mais dans son impossibilité de tout réfléchir il nous livre le vide du silence, lieu qui nous fera désirer ardemment la rencontre avec le mot inexistant qui pourra nous dire. Mot désiré ardemment par Flaubert, note bleue pour Chopin, le jaune de Van Gogh. Lalangue, comment et où pourrons-nous la re-trouver ? Dans les rêves et dans les trébuchements désespérés et qui sait en quelques moments inspirés. Désir d’artiste, sur lequel se penche le désir de l’analyste, c’est ce que je pense. Psychanalyse, poésie de tout un chacun.

 

 

 

 

 

Références bibliographiques

 

LE CLÉZIO, J.M.G. L’ínconnu sur la terre. Paris : Gallimard, 1978.

LACAN, Jacques. Le Bloc-notes de la psychanalyse – Conférence à Genève sur le symptôme. Paris, 1985, n° 5, p. 5-23.

LACAN, Jacques, “Séminaire du 20 décembre 1977”, in http://gaogoa.free.fr/Seminaires_pdf/25-le%20moment%20de%20conclure/XXV-03-LMC20121977.pdf consulté le 15 décembre 2012.

DOLTO, Françoise e NASIO, J.D.- A criança do Espelho. Rio de Janeiro : Jorge Zahar Editores, 2008.