Ó Evaristo, tens cá disto ? – Les voix d’une image

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Anabela Oliveira

UTAD- Portugal

 

Le narrateur  des premiers mots du film O Pátio das Cantigas, de Francisco Ribeiro (1942) nous présente le pátio do Evaristo et nous annonce un cas jamais vu jusqu’alors des tentations du démon : la comédie et la comédia portuguesa. Un cinéma et une époque: une multiplicité de voix, d’acteurs et d’images.

Tout autour de ce pátio do Evaristo, six films : A Canção de Lisboa (1933) de Cottineli Telmo, le premier film sonore portugais; O Pátio das Cantigas (1942) de Francisco Ribeiro; O Costa do Castelo (1943); A Menina da Rádio (1944); O Leão da Estrela (1947) et O Grande Elias (1950) de Arthur Duarte,

Une comédia à portuguesa, une machine à rêves du Estado Novo, des années 1930-1940. Des rêves en noir et blanc. Des rêves inspirés par ceux venus d’Hollywood. Des rêves qui remplissaient les salles de cinéma, des rêves diffusés dans les journaux. Une tendance spécifique du cinéma portugais de l’époque adressé à la petite bourgeoisie.

Et dans ce pátio do Evaristo qu’est la comédie portugaise, il y a aussi beaucoup de personnages et de tentations démonïaques.  Il y a souvent des tantes riches qui envoient de l’argent à une famille qui le gaspille inconsciemment (A Canção de Lisboa et O Grande Elias). Il faut, par conséquent, et lorsqu’elles arrivent en ville, créer tout un mensonge, toute une vie inventée. Ou bien des amis à Porto connus pendant les vacances. Une vie cachée, un plan, des situations hilariantes presque toujours créées par un personnage hâbleur, qui maîtrise parfaitement ce jeu de cache-cache: le Elias de O Grande Elias, le Caetano de A Canção de Lisboa et le père de famille de O Leão da Estrela. Il y  bien sûr, les couples amoureux, quêtant le bonheur malgré tout, protagonistes du happy end. Et il y a aussi ceux qui, sous une haine inexplicable, cachent un amour du passé, brisé par les préjugés et les doutes. À la fin, tout s’arrange, c’est la fin des disputes et la jouissance du bonheur (A Menina da Rádio avec Lopes et Rosa et O Costa do Castelo avec Costa e Mafalda). La rencontre suprême de deux acteurs de théâtre, sublimes et aimés du public : António Silva e Maria Matos.

Le pátio do Evaristo est aussi une architecture, un carrefour de fenêtres et d’escaliers, une espèce de Rear Window de Hitchcock qui entraîne tout un jeu de communications entre les gens, une complicité tissée par et à travers un espace bien déterminé. Un morceau de Lisbonne qui est, en même temps, espace architectural et producteur de récits car la comédia portuguesa est aussi l’image d’une ville, éprise de casas de fado et de petits bistrots – les tabernas - d’une ville aux quartiers typiques – Castelo, Estrela, Bairro Alto, Sete Rios – où les escaliers  s’inspirent de Eisenstein (O Costa do Castelo) et les rues de Fellini. Un pátio où, bien avant Jacques Tati, habite un Engenhocas dans une maison digne de Mon Oncle (années 1960).

« Já não tarda o Santo António » énonce le temps ! Et le temps de la comédia portuguesa est celui de l’Estado Novo, le régime dictatorial né en 1926 et mort en 1974. Tous ces films deviennent la voix et l’image d’un régime.

Dans ce pátio do Evaristo qui était l’Estado Novo, les producteurs étaient indépendants, l’État n’exerçait pas de contrôle économique et idéologique à l’égard de l’industrie cinématographique mais la censure existait, tous les films étaient « visados pela Direcção Geral dos Espectáculos » et suivaient donc les valeurs et les objectifs du régime.

Ce cinéma fortement lié aux mouvements sociaux et politiques de l’époque, conditionné par les lois du marché, est bien le portrait d’une société et d’une mentalité bien spécifique. João Bénard da Costa souligne une extrême complicité entre la réalité du public qui allait au cinéma et la fiction vécue par les personnages. Les petits commerçants, les fonctionnaires publics, les employées de maison, les jardiniers, les petits propriétaires qui allaient au cinéma s’identifiaient aux personnages et s’identifiaient aussi aux espaces de Lisbonne. Les films devenaient la voix qui leur parlait de ces valeurs qu’ils respectaient.

Et ce sont bien les valeurs de l’Estado Novo. C’est d’abord la voix des victoires du passé, la voix d’une Histoire apprise à l’école primaire et qui résonne dans les paroles des personnages : la référence aux pains et aux roses du célèbre Milagre das Rosas, opéré par la reine Isabelle – Rainha Santa Isabel –, l’épouse de Dom Dinis symbolisant la charité dans O Grande Elias ; Mafalda, la marquise de O Costa do Castelo, était la « trombeta castelhana », selon un célèbre vers des Lusïades sur les batailles contre l’éternel ennemi,  la Castille; Narciso, un des candidats au cœur de Dona Rosa (O Pátio das Cantigas) dans une célébre séquence où tous les voisins essaient de lui transmettre la nouvelle de l’arrivée de sa famille, gagne la compétition grâce à un pigeon voyageur. Finalement il annonce que « o melhor telégrafo ainda é o pombalino »,  allusion directe et comique aux gloires du passé et aux faits du Marquis de Pombal, le héros de la reconstruction de Lisbonne après le tremblement de terre de 1755 et de la reconstruction économique du pays, lui-même un dictateur.

La voix de l’Estado Novo, c’est aussi l’apologie du bonheur aux champs, de la ruralisation des espaces. O Grande Elias transmet la joie de vivre avec les animaux dans la ferme de Miguel, nous donne des travellings heureux tout au long de la route où les travaux des champs poussent à la joie et au bonheur. A Canção de Lisboa, o Costa do Castelo e O Pátio das Cantigas énoncent une Lisbonne encore rurale : les vendeuses de poissons et de lait, les coqs qui chantent, les quartiers où tout le monde se connaît.

C’est aussi la voix qui dénonce les inconvénients de l’alcool, une voix sérieuse qui nous montre la dégradation de Narciso et le besoin absolu de tout surmonter pour gagner le cœur de Dona Rosa, dans O Pátio das Cantigas, et la dégradation de Vasco sauvé par le fado dans A Canção de Lisboa. Une réalité qui mène à l’humour mais qui stylise d’une façon admirablement interprétée par Vasco Santana : la voix de l’ivrogne.

Une voix qui accorde à la langue portugaise un statut sacré. O Costa do Castelo exige une perfection totale envers la langue et ridicularise la chanteuse Rosa Maria (Hermínia Silva) à cause de sa diction dans la séquence de la leçon de fado. Devant les mots de Rosa Maria (jinela, pinsamento, áugas, falar em contraplacado), Costa finit par lui dire : « até o gato foge nas áseas do vento ».

La voix rend hommage à la pauvreté, selon les valeurs sacrées du salazarisme, par l’apologie conservatrice d’une pauvreté heureuse. Dans O Leão da Estrela, après le mariage de Branca, le couple retourne à sa chère maison « pobre mas é a nossa casinha”. Dans O Costa do Castelo, Luisinha revient à la maison et chante la célèbre chanson “A minha casinha” dont les derniers vers consacrent l’idéologie - “tudo podem ter os nobres ou os ricos mas quase sempre o lar dos pobres tem mais alegria”, de ce qui est l’objectif principal du film. Lors de la lutte finale entre Teresa Castelar et Luisinha, c’est bien la Cantiga da Rua qui gagne.

Et pourtant, d’autres voix sont tues: celles du régime, voix sans visage  que l’on devine pourtant dans ces quelques allusions aux hommes étranges dont on se méfie et qui poursuivent  Daniel dans O Costa do Castelo (les pides, membres de la police secrète du régime); et aux agents de police qui finissent par résoudre la question du vol dans O Pátio das Cantigas où l’on affirme en conclusion : “afinal a polícia não é tão má como dizem”.

Le portrait du dictateur est vaguement travaillé dans le personnage de Evaristo devant les fonctionnaires de son magasin de O Pátio das Cantigas et dans Mafalda, la marquise exigeante et sévère à l’égard des ses serviteurs, énonceant des phrases célèbres: – “tussa para dentro, ou mude a hora de tossir” – “cale-se que ninguém lhe perguntou nada” dans O Costa do Castelo.

Sont aussi absentes les voix de la guerre, des invasions, des morts, des atrocités nazies, des opérations militaires et du rationnement dans les films produits entre 1942-1944, de l’univers concentrationnaire, de la division des mondes et de la guerre froide pour ceux qui sont produits après la guerre. Il y a certes, dans O Pátio das Cantigas, une allusion à la protection salazariste pendant la guerre – Narciso, lors d’une bagarre violente, prend les enfants avec lui et se réfugie sous un toit portant l’inscription « Salazar », soulignant que là rien de mal ne peut arriver, dans une allusion bien subtile à la neutralité portugaise pendant la guerre. Mais, comme la censure l’exigeait: tout devait être “bacteriologicamente puro”. Rien de mal ne se passait, ni dehors, ni dedans.

Dans le pátio do Evaristo habitait Engenhocas, l’inventeur, l’homme du télégraphe, de la radio. Engenhocas c’est aussi l’apologie de la voix, bien structurée et modulée – les célèbres “m de manteiga, m de manteiga” et  “senhora rosa, senhora rosa, chegou a sua filha, chegou a sua filha”.

Et c’est justement ce royaume de la voix, de la modulation, de l’intonation qui est élaboré par un des acteurs les plus emblématiques de ces films: António Silva. Il crée ses personnages à partir de la voix, une voix de théâtre, pleine d’inflexions, une voix qui établit une espèce de over acting mais qui le rend inoubliable. Les vers qu’il cherche pour les fados dans O Costa do Castelo, la façon de tout dire par les rimes dans A Canção de Lisboa, les discours de plainte et de défense lors de la création d’un mensonge sauveur dans O Leão da Estrela, O Grande Elias, les discours acharnés et orgueilleux dans A Menina da Rádio, O Leão da Estrela, O Costa do Castelo et A Canção de Lisboa et les explications techniques à propos des nouveaux objets – celui de la machine à raser  et de l’appareil rádio dans O Costa do Castelo traînent encore dans notre mémoire.

Mais Engenhocas est aussi le diffuseur de la musique, le créateur de la radio.

Et la radio est omniprésente tout ao long de ces films. La radio était à la mode à l’époque, avec la naissance des “vedetas da rádio”, tant aimées du public. Elle  devient un portrait de l’époque, un besoin et finit par acquérir une réelle dimension sociologique.  Car la radio, c’est le royaume de la musique, de la chanson et de la voix. La radio est l’objectif primordial du pâtissier de A Menina da Rádio contre l’esprit obscurci de D. Rosa Gonçalves et des “botas de elástico”, les commerçants du quartier: il rêve de fonder le Rádio Clube da Estrela. Elle devient créatrice de stars, Geninha, Fernando Verdial,  et des annonces publicitaires. Et c’est aussi la radio, bien entendu,  qui diffuse les matchs de football dans O Leão da Estrela.

La voix chantée parcourt toute la “comédia portuguesa” avec Fernando Curado Ribeiro, Milu, Maria Eugénia, Maria Clara, Ribeirinho, Vasco Santana e Hermínia Silva.

Les chansons font partie de la diégèse et construisent le rapport entre les personnages. Parmi toutes les chansons, une place spéciale est accordée au fado et aux populaires “marchas dos santos populares” dans O Costa do Castelo, A Canção de Lisboa e O Pátio das Cantigas. Le fado est présent dans les chansons mais aussi dans le dialogue des personnages. Lors de sa dispute, dans A Canção de Lisboa, Alice et Vasco soulignent la force intertextuelle de l’histoire du fado portugais: “dizes-me […] tenho o destino marcado desde o dia em que te vi… / não sejas severa”.

Les marchas populaires établissent l’univers des fêtes presque toujours présentées en contre-plongée et qui projettent l’univers populaire et l’identification absolue avec les gens qui achèvent la bagarre pour s’embrasser devant le feu d’artifice et qui organisent ensemble toutes les fêtes des “santos populares” dans O Pátio das Cantigas et A Canção de Lisboa.

À côté des chansons, d’autres modulations de la voix maîtrisent la structure filmique: les voix extrêmement aigües de Laura Alves dans O Leão da Estrela e O Pátio das Cantigas et de Beatriz Costa dans A Canção de Lisboa auxquelles s’ajoutent les voix amoureuses, suaves et  romantiques des couples amoureux de A Menina da Rádio et A Canção de Lisboa, les cris du public pendant les fêtes et les matchs de football dans A Canção de Lisboa, O Grande Elias et O Leão da Estrela; les « pregões » des vendeuses de Lisbonne dans O Costa do Castelo et le si caricatural accent de Porto du personnage Barata dans O Leão da Estrela.

Dans o pátio do Evaristo, un personnage – « Evaristo pessoa de génio agreste » – se manifeste par une voix vraiment spéciale: celle d’António Silva. António Silva qui, selon Manuel Cintra Ferreira, est un acteur/personnage qui ressemble à l’Edward Everett Horton des comédies américaines. Le personnage créé par António Silva est presque toujours celui qui domine, tantôt en colère tantôt plein de douceur, qui pousse les gens à toutes sortes d’affaires, qui trouve toujours des solutions et les mots convenables dans toutes les situations. Une voix qui soutient la structure humoristique des films par les jeux de mots, les jeux d’homonymie et d’homophonie, voire de polysémies. Une voix qui diffuse les injures – « “ó seu grandessíssimo e alternadíssimo camelo », les jeux divers avec les verbes « sincronizar » et « des-sincronizar » dans O Pátio das Cantigas.

Dans le pátio de la « comédia portuguesa », certaines voix résonnent pour toujours car elles sont des voix de mémoires, des sons devenus actuels, toujours présents et qui accordent donc un esprit intemporel à ce type de comédies maintes fois reprises, passées à la télé, reconstruites en dvd.  La chanson de Luisinha dans O Costa do Castelo est reprise par la bande Xutos e Pontapés; la célèbre séquence de Narciso complètement ivre devant le candeeiro nous a laissé le « compreendi-te! » dans O Pátio das Cantigas; António Silva nous laisse sa fameuse explication scientifique sur la rádio – « o som bate na válvula, quer sair e não pode, tem de aquecer o carburador » - dans O Costa do Castelo; Vasco Santana, pour sa part, a laissé dans toutes les mémoires sa fameuse aventure dans le zoo de Lisboa avec son « chapéus há muitos! Seu palerma!” dans A Canção de Lisboa. Et sa recette pour les taches de la girafe – « a partir de hoje só água fervida » -  est encore une parodie des régimes d’amincissement.

Dans O Pátio das Cantigas, Evaristo se fâche chaque fois que quelqu’un l’interpelle par un « Ó Evaristo, tens cá disto? », une manifestation de résistance des habitants du pátio devant le réactionnaire et le patron dictateur. La comédia portuguesa présente ainsi, de façon subtile, les voix et les images de la résistance. O Grande Elias présent le ventriloque de Miguel qui dit ce qu’il ne faut pas dire, une métaphore de qu’est l’Estado Novo et de l’absence de liberté d’expression. La main de Miguel qui lui ferme la bouche devient la dimension exacte de l’identité cachée d’une résistance. António Silva dans A Menina da Rádio au son d’une marche funèbre annonce la victoire des « botas de elástico », ceux qui sont contre les associations et la rádio. Le commandant de O Leão da Estrela évoque quelqu’un d’intelligent, aimé de tous, qui conspire, est persécuté, possède des documents cachés et qui doit voyager de temps en temps.  Dona Margarida, de O Pátio das Cantigas, fala de mais de « cinquenta polícias sacretas », la maison de O Leão da Estrela est  « uma maravilha em estado novo ».

A Canção de Lisboa présente la séquence la plus clairement résistante. Vasco, pour se cacher de Caetano, se déguise en mannequin portant une affiche qui dit « 95.00 ESTADO NOVO ». C’est bien un Estado Novo qui, envers les jeux de l’enfant, réagit par une gifle et qui est tout de suite dominé par les flèches/cornes de l’enfant, assommé par le balai de Caetano, envahi par la petite souris et finalement collé sur les fesses de la vieille dame réactionnaire et avare. Une image de résistance qui semble avoir échappée au regard pourtant attentif de la censure. Une autre subtile façon de moquer l’autorité du régime : O Pátio das Cantigas revisite, lors de la récupération de Narciso, la célèbre phrase de Salazar sur le vin mais maintenant à propos du lait – “bebam leite porque é dar pão a um milhão de portugueses”.

Ce sont les voix d’une mémoire et d’une transformation. Foisonnement de voix et de personnages, de voix et d’images qui regardent Fellini…  Les visages felliniens dans la séquence du bistrot dans O Grande Elias ; dans le groupe musical conduit par Oscar dans le magasin de Rosa Gonçalves dans A Menina da Rádio ; les visages qui écoutent Rosa Maria dans O Costa do Castelo ; les frères Marques de O Pátio das Cantigas ; les gens qui accompagnent l’agent de police parce qu’ils n’avaient pas de licence pour se réunir autour des meubles de Vasco, les éléments du public pendant l’élection de la reine des couturières et les médecins qui composent le jury de Vasco à la faculté de Médecine dans A Canção de Lisboa.

Le titre de cet article  – Ó Evaristo tens cá disto ! par la rime et la force phonétique du prénom - rend hommage aux voix des acteurs et aux voix des personnages qui deviennent le symbole d’une époque et d’un type de cinéma. Ce sont essentiellement des voix/images qui traversent la mémoire et le temps.

Et voilà les tentations du démon éparpillées dans les multiples voix du cinéma portugais des années 30-40 !

 

 

 

 

Filmographie:

A Canção de Lisboa (1933) de Cottineli Telmo,

http://www.youtube.com/watch?v=OCCABofM2jM

O Pátio das Cantigas (1942) de Francisco Ribeiro,

http://www.youtube.com/watch?v=k-5TLagxsZU

O Costa do Castelo (1943) de Arthur Duarte

http://www.youtube.com/watch?v=4suMozY9YL0

A Menina da Rádio (1944) de Arthur Duarte

http://www.youtube.com/watch?v=jKKdWqvcBQU

O Leão da Estrela (1947) de Arthur Duarte

http://www.youtube.com/watch?v=WeDTQFhwmAc

O Grande Elias (1950) de Arthur Duarte.

http://www.youtube.com/watch?v=6x8cq5DT-pQ

Rear Window [Fenêtre sur cour] (1954) de Alfred Hitchcock.

Mon Oncle (1958) de Jacques Tati.