Agostinho da Silva – Penseur, écrivain, éducateur

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Agostinho da Silva – Penseur, écrivain, éducateur

 

Idelette Muzart-Fonseca dos Santos, José Manuel Da Costa Esteves, Paulo Borges (org.), Paris, L'Harmattan, 2010, 330 p.

 

Ce livre s'annonce comme issu, en partie, de la Journée d'hommage à Agostinho da Silva, qui eut lieu à Nanterre et Paris le 12 février 2007. Il a été publié avec le soutien du Centre Culturel Calouste Goulbenkian, de l'Institut Camões et de l'Association Agostinho da Silva.

 

Il s'organise en deux parties : la première réunit les textes de dix auteurs, présentés individuellement en fin d'ouvrage, qui, chacun, donnent leur vision de l'homme autant que de son œuvre, apportant un éclairage multiple sur une personnalité hors normes, riche dans son contact autant que dans sa réflexion. A ces témoignages répondent, dans une deuxième partie, les mots d'Agostinho da Silva lui-même, organisés selon douze thèmes qui retracent son parcours intellectuel, résumé en titre par l'une de ses citations : « Être un homme, c'est tenter l'impossible ». Entre ces deux parties, une chronologie biographique d'Agostinho da Silva ainsi qu'une synthèse bibliographique donnent des repères sur l'auteur et son œuvre, alors que des photos, cédées par l'Association Agostinho da Silva, viennent ajouter une dimension visuelle au portrait qui est ici brossé.

 

Paulo Borges retrace la biographie d'un « esprit libre, anticonformiste et original dans tous les domaines ». Au-delà d'une vie qui, pour n'avoir accepté aucun système pré-établi, apparaît multiple, il reconnaît l'unité d'une œuvre, tournée vers le principe de libération humaine. Il souligne l'originalité fondamentale de la vision d'Agostinho da Silva, à la fois poète, penseur mystique, essayiste, cherchant dans son action la concrétisation de ses idées, projetant l'utopie (qu'il ne concevait pas comme telle) d'un Quint-Empire fondé sur sa spiritualité.

 

Guilherme d'Oliveira Martins se penche sur la teneur de cette spiritualité agostinienne, recherche d'un Dieu incarné en chaque homme, Dieu à la fois Rien et Tout. Il resitue la pensée d'Agostinho da Silva au sein du franciscanisme des années 70, et insiste sur le lien entre cette pensée et la dimension concrète : dans ses applications comme dans la recherche elle-même, en quête d'un équilibre entre rationalité et spiritualité.

 

José Eduardo Reis s'attache à mettre face à face la conception du Quint-Empire d'Agostinho da Silva et celle, antérieure, de Fernando Pessoa. Après une présentation des idées-maîtresses de Pessoa, le détail du projet agostinien apparaît dans son originalité : une utopie fondée sur les écrits de prédécesseurs, le Père António Vieira au XVIIe siècle et Fernando Pessoa au XXe, mais qui porte une réflexion nouvelle, ni christique ni néo-païenne mais les deux à la fois, au-delà du paradoxe, dans un idéal de libération de l'homme.

 

Renato Epifânio fait l'analyse de Réflexion en marge de la littérature portugaise, ouvrage écrit par Agostinho da Silva en 1957. Ici, c'est sur la réflexion plus proprement sociologique de l'auteur qu'est mis l'accent, et sur l'importance qu'il donnait à la culture dans l'œuvre de libération humaine.

 

António Braz Teixeira se penche sur l'appartenance d'Agostinho da Silva à deux écoles philosophiques majeures du XXe siècle : l'École de Porto et l'École de São Paulo. Après avoir présenté la genèse de la première, il situe Agostinho da Silva dans la mouvance de Leonardo Coimbra. Il étudie ensuite la participation d'Agostinho da Silva à la formation de l'École de São Paulo, après son exil au Brésil, ainsi que l'influence de cette nouvelle patrie sur sa pensée.

 

Miguel Real s'interroge sur le statut d'écrivain d'Agostinho da Silva, qui affirmait lui-même ne pas faire de littérature, mais utiliser l'écriture comme instrument de la pensée. Ses récits fictionnels sont marqués par le réalisme, tout en reflétant la pensée philosophique de l'auteur dont les affleurements sont mis en évidence. Miguel Real voit aussi dans la forme de poésie choisie par Agostinho da Silva – le quatrain – son détachement des mouvements littéraires et la priorité donnée à la sagesse transmise.

 

Après une réflexion sur le style employé par Agostinho da Silva, qui traduit dans la forme, par la multiplication des paradoxes, la structure de sa pensée, Fernando Alves Cristóvão envisage la contribution du penseur au développement de la Lusophonie. Il témoigne de son action au sein d'universités brésiliennes, puis s'interroge sur le véritable sens donné par Agostinho da Silva à son affirmation d'une prédestination, d'une mission portugaise dans le rassemblement des hommes. Il revient aussi sur sa conception précise du Saint-Esprit, dont le règne constituerait le Quint-Empire, fondé sur la langue portugaise.

 

Amon Pinho revient sur les origines de la pensée agostinienne en retraçant le chemin parcouru depuis ses premiers écrits, antérieurs à son exil brésilien, sa prise de position anti-salazariste et européanisante, jusqu'à son orientation vers un ibérisme durant son expérience latino-américaine, ibérisme qu'Amon Pinho résume ainsi : « ce qu'il propose n'est pas l'européanisation de la péninsule, mais l'hispanisation de l'Europe. » Il montre l'articulation du concept agostinien de Quint-Empire avec l'histoire de la conquète du monde par le monde ibérique et le mélange des Indiens, Africains et Européens auquel elle a donné lieu.

 

Eduardo Lourenço offre un texte émouvant, fondé sur sa rencontre personnelle avec Agostinho da Silva, sur ce qu'était l'homme aux vies aussi multiples qu'il inventa d'hétéronymes, seul accès possible à la véritable unité. Il compare son ami à Rousseau, construisant au Brésil la possibilité d'une humanité nouvelle ; à un « évangéliste, déplacé au XXe siècle », retenant de l'action du Portugal au cours des siècles son rôle de messager mondial du divin. Eduardo Lourenço replace Agostinho da Silva dans la génération des penseurs des années 70, désireux de « rééduquer » le Portugal, avec cette composante particulière qu'est le Brésil, construit par les Portugais et avenir du peuple portugais. Eduardo Lourenço finit en soulignant le point sur lequel son avis diverge de la vision agostinienne : pour lui, le Portugal fait partie de l'Europe, qu'il ne considère pas comme opposée à la péninsule ibérique, mais plurielle et englobante.

 

A ce texte répond un extrait de l'autobiographie d'Agostinho da Silva ( Uma folhinha de quando em quando) qui a trait à sa rencontre avec Eduardo Lourenço. Il en fait le point de départ du projet d'un Centre d'Études Africaines basé à Bahia. Il explique ensuite comment les choses se sont enchaînées, les circonstances emboîtées, pour finalement aboutir à la création effective de ce Centre, consacré également aux Études Orientales : De como as coisas sucedem...

 

A travers ces différents éclairages, des flashes dirigés vers l'une ou l'autre facette de ce penseur, on approche une figure à la fois multiforme et d'une grande cohérence, à la réflexion riche et aboutie. La brièveté des articles (4 à 12 pages) est une incitation à approfondir notre connaissance d'un homme dont le caractère d'exception est souligné. La seconde partie de l'ouvrage nous ouvre à ses textes mêmes, traduits du portugais par Félicité Chauve et Idelette Muzart. Elle apporte des précisions sur sa pensée, non seulement à travers ses propres mots, mais aussi par le travail de sélection et d'organisation qui a été effectué par Paulo Borges et Rui Lopo. Les extraits, réunis en douze chapitres, sont précédés chaque fois d'une présentation, qui en permet une lecture avertie. On y retrouve les thèmes majeurs de l'œuvre agostinienne, qui doivent cependant, comme le souligne Paulo Borges en introduction, être replacés dans la perspective fondamentalement globale et cohérente d'un homme qui refusait toute « compartimentation conceptuelle ».

 

A travers cette sélection se dessine un penseur libre, des dogmes comme de la reconnaissance d'autrui (Agostinho par lui-même et ses hétéronymes). Libre aussi de tout confinement à une destinée préétablie, qu'il refuse à travers l'invention de multiples hétéronymes (Les hétéronymes agostiniens). Il nous est donné de suivre le cheminement de sa pensée de façon structurelle : son premier intérêt pour les études classiques (L'helléniste et le latiniste), sa curiosité pour les chemins de vie dans lesquels il voit le meilleur enseignement, par l'exemple (Le biographe), les différents modes d'expression qu'il choisit, reflets à tous les niveaux de sa réflexion (Le poète, le conteur, le critique littéraire, le traducteur). Les extraits suivants illustrent la profondeur d'une réflexion, qui passe par la conviction des possibilités divines de l'Homme, et les moyens sociaux de leur mise en œuvre (Anthropologie, éthique et éducation), qui fonde sa sagesse sur la définition et la pratique de l'amour, lien entre l'humain et le divin (Être, connaître, créer. Poésie, philosophie et sciences), qui revoit le parcours historique de l'Homme, en rupture avec son état originel naturellement divin, nécessitant sa transformation spirituelle (Culture, civilisation et histoire). L'accent est mis ensuite sur les actions concrètes prônées par Agostinho da Silva, actions qui exigent de réinventer, ou de redonner substance à la Société, [la] politique, [l']économie. Dans le chapitre suivant, c'est le rapport établi par Agostinho da Silva entre l'avenir de l'humanité qu'il prône et la vocation portugaise, ou ibérique, d'expansion de cet avenir, qui est mis en relief (Histoire et culture portugaise, brésilienne et lusophone). On revient enfin à une approche plus profonde de son rapport au divin, de sa définition de l'Esprit-Saint sur laquelle repose sa réflexion (Métaphysique, théologie et cosmologie. Religion et mystique) et qu'il tire de son expérience : vivant lui-même la transformation spirituelle, toute son œuvre est partage, partage qu'il voit comme le signe de cette transformation future de l'Humanité entière (Le prophète visionnaire).

 

On conçoit la difficulté inhérente à rendre compte d'un homme qui, avant tout, était. Et c'est peut-être dans l'impossibilité de vaincre cette difficulté que transparaît le mieux la sagesse qu'Agostino da Silva voulait transmettre. Ce livre est comme la porte vers l'univers du penseur portugais : il n'embrasse pas cet univers, il n'en laisse apercevoir qu'une partie, mais pourtant il lui donne accès et incite à le visiter. On peut se féliciter de l'initiative qui, au-delà de l'hommage, offre les premières traductions, en français, de textes encore trop peu connus. Peut-être ouvriront-elles la voie à une traduction systématique des textes intégraux[1] ? Nous l'espérons vivement...

 

 

Clotilde Gadenne

Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

 

 

 

 


[1] Pour les lusophones, l'ensemble des textes d'Agostinho da Silva a fait l'objet, récemment, d'une publication sous forme d'œuvre intégrale : Agostinho da Silva : Obra reunida, édition de Amon Pinho Davi, Renato Epifânio, Ricardo Ventura, Romana Valente Pinho et Rui Lopo. Coordenação de Paulo Borges, Association Agostinho da Silva, 2009.