Dalcídio par Lindanor Celina : les facettes d’un maître

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Daniela Cruz

Université Paris Ouest-Nanterre (CRILUS)

 

1. Considérations générales


Leurs propres noms sonnent déjà comme un signe d’originalité : Dalcídio Jurandir et Lindanor Celina. Combien de fois, d’ailleurs Lindanor Celina est-elle devenue Linda Norcelina dans une oreille étrangère voire même amazonienne? Tel a été le cas par exemple de João Carlos Pereira, journaliste paraense[1]connu et membre de l’Académie Paraense de Lettres qui a avoué lui-même s’être fait piéger:

 

[…] Seu nome ouvi pela primeira vez, quando estava na Universidade. Lana, a professora de Literatura Paraense falou em Lindanor Celina e eu anotei em meu caderno : Linda Norcelina. Norcelina soava menos estranho do que Lindanor. Quando recebi a bibliografia da disciplina é que fui me dar conta da doidice. Linda Norcelina era Lindanor Celina […]  (Pereira, In Tupiassú et alii, 2004 : 33)

 

Comme Dalcídio Jurandir, Lindanor Celina est également originaire du Pará, le second état du Brésil en terme de superficie. Comme lui, elle n’est pas née dans la capitale, mais loin des terres de son ami, car elle vient des environs de Belém, plus précisément d’une petite ville nommée Castanhal.

Journaliste pendant de longues années dans le périodique A Província do Pará où elle tenait une colonne appelée Minarete, l’écrivaine s’est engagée sur la voie littéraire d’abord par le biais de la chronique journalistique, ensuite par une incursion rapide dans l’univers du poème (Tupiassú, 2004 : 99).

En 1963, Menina que vem de Itaiara lui ouvre la porte d’autres genres littéraires. Lindanor Celina y prend goût, écrit d’autres romans, s’essaie aux textes de théâtre, sans jamais abandonner son premier amour, la chronique.

La « Menina que vem de Itaiara », voyageuse, a fait longtemps escale en Europe. En France, elle a été heureuse, malgré les contraintes de distance de son métier d’enseignante, sujet qu’elle évoque dans une lettre à l’amie Maria de Belém Menezes:

« Fui nomeada professora de Literatura Brasileira e Portuguesa na Universidade de Lille. Saio cedinho, volto exausta da viagem de trem, mas morta de feliz » (Menezes, In Tupiassú et alii, 2004 : 51)


2. Dalcídio Jurandir ?  Qui est-ce ?


C’est en 1909 au cœur de la plus grande île fluviale du monde qu’est né Dalcídio José Ramos. Jurandir fut le nom artistique choisi par l’auteur, choix qui révèle son attrait pour la culture indienne car il s’agit d’un terme d’origine Tupi qui présente deux significations : bouche de miel et épine de chauve-souris (Chiaradia, 2009 : 390).

Et l’écrivain a officiellement adopté son deuxième prénom après la sortie en 1940 de son premier livre Chove nos Campos de Cachoeira. Ce changement de patronyme est le sujet d’une des lettres envoyées à son frère Ritacínio : « […] Ritacínio, vai ver o Stélio para saber como poderei legalizar meu nome para Dalcídio Jurandir Ramos Pereira. Assim poderei usar meu nome nos documentos […] » (Nunes, 2006 : 52)

Fils d’un père d’origine portugaise et d’une mère descendante d’esclave, l’écrivain a passé son adolescence à Belém, ville qu’il a quittée une première fois à la fin des années 20 pour s’établir à Rio de Janeiro où il a vécu une grande partie de sa vie. Cependant, tous ces départs ne l’ont pas coupé de ses racines si présentes dans les œuvres qui composent la série « Extremo-Norte », dix livres qui ont l’Amazonie comme espace de narration, plus spécifiquement la région située au sud du fleuve Amazonas, Belém et l’Île du Marajó.

En 1940 survient une première reconnaissance de son talent, son roman Chove nos Campos de Cachoeira est lauréat du concours Dom Casmurro attribué par la revue homonyme et la Maison d’Édition Vecchi. En 1972, il reçoit le Prix Machado de Assis pour l’ensemble de son œuvre décerné par l’Académie Brésilienne de Lettres. Il meurt à Rio de Janeiro sept ans plus tard.

Pour Jorge Amado, à qui Dalcídio Jurandir a dédié Ribanceira, son dernier roman, il était « um grande escritor e uma criatura humana excepcional » (ibid:149), mais aussi tout simplement « Dao » (ibid.). Ferreira de Castro le voyait comme un « grande psicólogo, observador e criador de personagens » (Castro, In Jurandir, 1982 : Prefácio), et compara son rôle dans le panorama de la littérature brésilienne à celui de Jorge Amado, José Lins do Rego ou encore Rachel de Queiroz (ibid.).

Dans ce même registre, Benedito Nunes et Gunter Karl Pressler, par exemple, sont allés au-delà des commentaires vagues et conventionnels de la critique d’Alfredo Bosi[2] concernant l’œuvre d’un écrivain qui dépasse dans sa prose le cliché de « l’enfer vert » pour s’intéresser à l’individu qui y habite, c’est-à-dire à la réalité de l’homme amazonien. En résumé, selon Paulo Nunes, Dalcídio contribue « […] através da ficção a redimensionar a Amazônia para o restante do Brasil […] » (Nunes, 1998 : 1,2)

C’est ainsi que le premier, philosophe brésilien, a rapproché le style de Dalcídio Jurandir de celui de Marcel Proust (Nunes, op. cit : 246) et a considéré l’auteur amazonien comme « uma das colunas da Literatura Brasileira » (Nunes, 1999). Le chercheur allemand, prenant la mesure de la grandeur et l’importance de cette œuvre, a « osé » qualifier l’écrivain marajoara[3], comme « o maior romancista da Amazônia » (Pressler, in Bolle, 2010 : 235)


3. Pranto para Dalcídio


Toutes ces considérations constituent des regards de critiques ou de chercheurs. Mais cet article a pour objet le portrait, peint avec des mots, par Lindanor Celina, dans son livre Pranto para Dalcídio Jurandir : Memórias, publié en 1983, quatre ans après la mort de Dalcídio Jurandir. Il s’agit d’une image élaborée par un autre écrivain, tout en étant le regard d’une amie qui fut aussi, d’une certaine façon, son disciple.

Le titre du livre l’enferme dans l’univers de la douleur et du deuil. Une peine que Lindanor Celina n’a vraiment affrontée que deux ans après la mort de son ami Dalcídio. Selon Paul Ricoeur, « le travail de mémoire ne va pas sans un travail de deuil » (Ricoeur, 2004). Et pour l’écrivaine, ce processus de deuil était un préalable à la pratique de l’exercice de la mémoire, terme mis au pluriel nullement par hasard dans le sous-titre de cette œuvre de Lindanor Celina. Une façon sans doute d’attirer l’attention du lecteur sur les nombreux souvenirs dont se nourrit l’écrivaine.

Prennons également en compte le concept de mémoire développé par Icleia Thiesen Magalhães Costa et Jô Gondar : « A memória não é apenas um conjunto de imagens fixas que devemos compreender ou transmitir, mas algo que retorna para repetir um caminho que nunca foi trilhado » (Costa; Gondar, 2000 : 9)

Ce chemin, elle essaya de le prendre à plusieurs reprises : il y eut plusieurs tentatives d’écriture de Pranto, chaque fois interrompues, car elle ne parvenait pas à le parcourir entièrement. Le livre achevé, Lindanor Celina le partage avec son lecteur, averti, dès le titre : il s’agit bien d’un livre de mémoires et de larmes.

C’est en terre grecque, plus précisément à Skyros, que l’auteur initie son Pranto. Telle Mnémosyne, elle revit ses propres souvenirs et nous raconte, passant du chagrin au mot, l’histoire de sa relation avec l’ami.

Cependant, pour nous présenter celui qu’elle appelait tendrement Dal, Lindanor Celina a dû tisser sa toile délicatement et comme Arachné, avec les fils de sa mémoire, elle a brodé l’effigie des différentes facettes de Dalcídio Jurandir.

Ce livre était aussi sa manière de tirer d’un oubli collectif injustifiable celui qui, paraphrasant Ferreira de Castro, est pour l’Amazonie, ce que Jorge Amado, Lins do Rego, Rachel de Queiroz et d’autres grands romanciers ont été, dans les années 30, pour les Etats du Nord-est brésilien (Castro, op. cit.).

Dans ce dessein, les stratégies discursives employées par Lindanor Célina séduisent et conduisent le lecteur à la découverte de « l’indien subtil »[4]. Dalcídio est révélé par la voix d’une narratrice à la première personne qui se dévoile autant qu’elle le dévoile, confirmant ainsi le style autobiographique de Lindanor Celina caractérisé ainsi dans les recherches d’Amarilis Tupiassu : « A cerzidura autobiográfica intimista, confidencial, atravessa toda a obra de Lindanor Celina » (Tupiassú, op. cit.: 9).

 

Dans un texte à caractère confessionnel et à la lumière de la mémoire, l’écrivaine divague, interroge, mais surtout, converse. Converser, une caractéristique qui avait déjà  été remarquée par Dalcídio Jurandir lui-même dans la préface du premier livre de Lindanor Menina que vem de Itaiara : « A autora conversa mais que escreve, usando sua franqueza ou candura, ao puxar os assuntos, com vivacidade » (Jurandir, In Celina, 1963 : Préface).

Dés les premières lignes de Pranto por Dalcídio Jurandir, la conversation est rétablie d’abord avec celui à qui elle rend hommage : « […] E agora Skyros. E jurei daqui não passo. Valha o que valer este relato, é aqui – perante este mar que você, nunca viu, Dalcídio […] » (Celina, 1983 : 5).

Si elle se promet donc d’écrire le livre, elle s’interrogera plus tard sur le point de savoir pourquoi elle l’écrit précisément dans un lieu qui, selon elle, n’avait rien à voir avec l’auteur évoqué : « […] mas ali ? Em Skyros ? Logo em Skyros, que nada, absolutamente nada tem a ver com Dalcídio ? […] » ( ibid : 9)

C’est pourtant bien dans cette île grecque que Lindanor Celina a commencé à écrire son Pranto. Dalcídio Jurandir, né dans l’Île du Marajó, naissait à nouveau et encore une fois, dans une île, par la mémoire de l’écrivaine.

 

Sa décision prise, elle se lancée dans le projet dans un style épistolaire dont le destinataire est l’écrivain ami, une idée qu’elle avait eu lors d’une précédente velléité d’écriture, cette fois-là à Paris, précisément à Montparnasse : « […] Já sei, escreverei esta monografia em forma de carta ao Dal. […] Penso talvez seja a maneira mais espontânea de compor tal relato. Como se ele me ouvisse e até me desse, vez por outra, as réplicas  […] » ( ibid : 8)

Pourtant, la tentative montparnassienne (ibid: 9) avait tourné court,  à cause des obligations de Lindanor à l’université où elle enseignait. Le projet de livre avait donc été reporté à plus tard, à Skyros. Mais le format initial a été conservé, au moins en partie, car Dalcídio Jurandir est bien l’un des interlocuteurs de l’auteur, même s’il n’est plus le seul. D’autres protagonistes partageront cette place, en particulier, le lecteur que Lindanor invite tout à coup dans la conversation.

 

Cet ajout peut être ressenti dans ce passage où elle croit deviner une question du lecteur et qui révèle son désir d’écrire cet ouvrage lors d’un premier essai, cette fois là en Espagne : « Por que Madri ? Por uma frase dele, Dalcídio, que julguei inspiradora […] » ( ibid : 6).

Ces interlocuteurs sont également illustrés par la voix d’amis ou de personnes de la famille, qu’elle nomme tout simplement « quelqu’un » : « Já preparava as malas para estas férias quando alguém me perguntou : « Tens romance novo em projeto para a Grécia ? (Sabido dos amigos e familiares que em Skyros sempre trabalhei razoavelmente bem) »  (ibid : 9)

Dans ce travail de création, Lindanor Celina ferme parfois la porte de la conversation avec d’autres et s’enferme dans un monologue presque songeur pour discuter de son projet d’écriture à Skyros : « […] Que será de mim ? Que vou fazer das duas longas horas em que toda gente dorme depois do almoço ? […] E nem música se pode ouvir pois o silêncio da sesta ali é sagrado até às cinco da tarde ? » (ibid.).

Pris dans ce dialogue, son lecteur la suit dans les scènes et les moments vécus dans divers endroits passant par les Etats du Pará et de Rio de Janeiro, au gré des souvenirs.


4. La mémoire


Pour Lindanor Celina, un écrivain ne peut vivre sans une bonne mémoire (Celina, In Garcia, s.d.). Il s’agit apparemment d’une leçon apprise avec Dalcídio Jurandir que l’on peut associer à une phrase mentionnée dans son Pranto « O romancista mais que qualquer outro artista, vive da memória » (Celina, 1983 : 170). Quoi qu’il en soit, cet avis rejoint celui de Jacques Le Goff pour qui le concept de mémoire est crucial. (Le Goff, 1986 : 366)

Dans le Pranto de Lindanor Celina, la mémoire constitue non seulement le croisement entre le passé et le présent, mais aussi le lieu où s’entrecroisent les réminiscences.

Le livre devient ainsi l’espace matérialisé de la mémoire de Lindanor Celina où se confrontent les souvenirs du temps raconté et les émotions du temps de l’écriture.

Le temps de l’écriture se situe dans les années 80, en Europe, entre Skyros, Lisbonne, Cannes, Madrid et Paris, sans Dalcídio, alors que l’autre, le temps passé, s’organise chronologiquement entre le Pará et Rio, parmi les personnages et les circonstances de la vie des deux écrivains.

Au sujet de ces deux temps, présents dans le livre de Lindanor, Julia Maués rappelle que

 

[…] passado e presente juntam-se a imagem das cidades onde foram vividos os momentos agora à mercê da emoção imaginada, erigindo-se do texto como uma escritura vertical nos moldes configurado por Walter Benjamin […]  (Maués, In Tupiassú, op. cit: 40)

 

En ce sens, le livre de Lindanor est un carrefour où s’entrecroisent différents interlocuteurs, mais il est également « crucial », fondamental et capital pour elle-même, car elle y évoque une relation qui sera décisive dans son parcours personnel et professionnel.

 

5. Les facettes de Dalcídio


Dés les premières lignes du livre surgissent alors les images initiales de l’ami Dal décrit comme distrait, rêveur, d’une drôlerie parfois voilée de tristesse et d’une nostalgie de sa terre natale qu’il avait dû quitter pour vivre à Rio de Janeiro où il caressait sans doute l’espoir d’être reconnu comme écrivain après le lancement de Chove nos campos de Cachoeira.

Mais cette reconnaissance ne vint jamais et le Pranto révèle aussi un être durement affecté par le manque de moyens mais qui ne renoncera jamais à ce qui est devenu le but de son existence, écrire :

 

Perdera – se é que a tivera nunca - a pressa de publicar. Seus livros levavam anos para aparecerem. Ele não se importava. E dava a antiga e sábia lição : « O importante é trabalhar, minha senhora » (Celina, 1983 : 165)

 

Ou encore :

 

Depois ficava sério e brando, via que ia me alarmando, voltava : - Mas não tema. O que você precisa é trabalhar.

-Quando ? Quantas horas por dia ?

-Todo tempo.

-[…] Não me venha com essa conversa, você agora nestes três dias não está trabalhando coisa nenhuma !

- Você é que pensa, eu não paro […] (ibid : 68)

 

L’histoire de cette amitié permet de découvrir une espèce de Janus, Dalcídio créature et  Dalcidio créateur et comme tel, parfois partagé entre le futur et le passé.

Au premier correspond l’image de l’homme du quotidien, amateur de football et de bains d’igara[5], ou encore la figure du père, du beau brun, mais aussi d’un être tourmenté par son choix de vie d’écrivain :

 

Me diga, você também acha que eu estou errado ? Que devia estar trabalhando num escritório, num Ministério qualquer, fazendo uma carreira administrativa ou militando numa profissão liberal ou comerciante, merceeiro, açougueiro, sapateiro, sei lá o que contanto que ganhasse dinheiro, ganhasse para o sustento dos meus – ao invés de cuidar da minha obra ? Você acha ? (ibid : 77)

 

Ou encore « Será que sou na realidade um imbecil ? Um inútil? » (ibid :172)

 

Un choix qu’il vit comme un vrai dilemme :

 

Pois a vida de Dalcídio, do “outro lado” principalmente, não era cor de rosa. Aquelas recriminações acabrunhavam-no. […] Foi um combate terrível, eu adivinhava nele mais que sabia. Batalha que teve de sustentar contra si mesmo, seu imenso amor pelos filhos, a luta para não largar tudo – a escrita, e ficar naquela pobreza tão custosa […]. Não buscar logo-logo a solução mais fácil, arranjar um emprego que lhe devorasse as oito horas do dia […] (ibid.)

 

Cette relative incompréhension de sa famille explique peut-être une certaine distance de ses enfants (ibid :77). Pourtant, l’autre face que révèle Lindanor Celina est celle du père qui  est profondément éprouvé par la mort de son fils :

 

[…] Porém depois da morte de João, esse amor [pelo Rio]  revestiu-se de uma espécie de calado desespero, […] uma pungência que certos lugares, certas melodias, certos perfumes de repente em nós provocam e como que nos apunhalam  (ibid :177)

 

Elle parle également, lorsque l’ami approche de sa fin, de l’homme malade, qu’elle ne reconnaissait plus, prisonnier des médicaments :

 

[…] Dalcídio alarmado, meu Deus, era a primeira vez que o via naquele estado, que Dalcídio é esse […] Ele só disse, olhos enormes e muito sério-urgente : « estou louco para tomar o meu remédio ! » […]  E lá se foi a correr pela São José, ao copo d’água para o comprimido. (ibid. :150).

 

Cette prise de conscience de la maladie de l’ami la touche et elle ressent pour la première fois la peur de perdre son Dal :

 

[…] Eu me fui impressionada, mas então […] era que ele sentira a crise iminente […] Nesse minuto, nessa hora […] tive medo. Pela primeira vez. Fui apanhar o meu ônibus tristinha […] Eu nesse instante soube, Dalcídio está perdido. Dalcídio não tem cura.  (ibid.).

 

Et avec la maladie, s’installe doucement l’impossibilité d’écrire : « De noite não lia mais ou muito raramente. Nem corrigia. Foram pois principalmente os serões que se transformaram. Durante o dia conservou quanto possível o ritual de sair e trabalhar a sua obra. »  (ibid : 158)

 

6. Dalcídio écrivain


L’écrivain. C’est la première image que Lindanor avait eu de Dalcídio. Elle avait entendu son nom au moment du Prix attribué au livre Chove nos Campos de Cachoeira. À cette époque, pour Lindanor, il était quelqu’un d’inatteignable, une espèce d’être supérieur, « um mito » (ibid:13), qui, après avoir été approché, décrypté, devint une sorte de professeur, un maître, celui qui lui avait appris à créer avec les mots un rapport particulier dont elle était consciente :

 

[…] Transmudá-lo [o pranto] em palavras que eu queria – ô tanto- as melhores, as primorosas, para você, Amigo. Você que me ensinou, longamente e com infinita paciência […]  como lidar com elas. Como confiar e desconfiar delas. Como amá-las, como temê-las. Como respeitá-las, como violentá-las […]  (ibid : 5).

 

Le récit dévoile l’importance déterminante, « cruciale » de cette rencontre. D’après le Pranto, c’est Dalcídio, venu de Rio passer quelques jours à Belém, qui lui révèle sa véritable vocation et Lindanor raconte avec émotion ce jour où, tel Prométhée, il lui a transmis le feu littéraire, le jour où il lui a dessillé les yeux, et où il lui a « montré » qu’elle était écrivaine:

 

[…] Dalcídio me encarou firme, com uma determinação e uma autoridade que nele raras, raríssimas vezes constatei, ou mesmo nunca mais e disse : « Você é uma escritora ». Uma coisa senti depressa : a surpresa. Como se não esperasse de mim nada daquilo , (ibid. : 24)

 

Et encore: “[…] Reabriu o jornal, buscou a página do Minarete e começou a detalhá-lo […]. « Isto (mostrava o trecho) é de uma escritora » » (ibid: 26).

Elle découvrait donc qu’elle était écrivaine et pas « seulement » une chroniqueuse de journaux, et qu’en plus elle pouvait devenir romancière :

 

Quem é capaz de escrever desta forma, é capaz de criar um romance. Sei : a crônica é bom. É mesmo muito bom. Mas você vai saltar da crônica para o livro, para um romance. Está intimada !  (ibid.)

 

Cette « convocation » n’était pourtant pas une perle qu’il offrait à tout le monde. Il aimait à dire que la littérature était une chose très sérieuse :

 

É uma arte. E não é artista quem quer. […] Não é escritor quem quer, não é romancista quem quer. Escrever bem é dever de todo alfabetizado. Todo o que tem um curso primário bem feito deve escrever correto. Mas escritor ?  (ibid : 65)

 

Ce point de vue de Dalcídio Jurandir sur la création semble répondre à Jacques Audiberti dans une entrevue donnée à George Charbonnier dans laquelle, il distingue l’écrivant de l’écriveur et de l’écrivain (Audiberti, 1965). L’écrivant désigne, selon lui, toute personne alphabétisée capable d’écrire son nom, une carte postale ou de remplir un formulaire administratif ; l’écriveur, c’est celui qui fait profession d’écrire : le greffier, le journaliste, mais l’écrivain, c’est celui qui entretient une relation intime avec les mots. En ce sens Dalcídio révèle à Lindanor qu’elle est bien une écrivaine.

Dés lors, elle prend en compte la recommandation de son « découvreur de talent » et  remarque une claire évolution dans son processus de création personnel. D’abord une attention plus rigoureuse : « Mas depois de Dalcídio passei a ser muito mais severa comigo mesma, era como se eu soubesse que ele leria tudo que eu criasse […] » (ibid : 51)

Puis, elle a vu arriver un changement dans les genres littéraires qu’elle était habituée à produire, puisqu’elle s’est lancée dans l’écriture de romans en donnant tout le mérite de cette évolution à l’ami :

 

[…] sem o Dalcídio, sem sua influência, sem aquela calma insistência (calma porém firme) a que eu me lançasse noutro gênero – no caso o romance – é provável que eu permanecesse unicamente na crônica […] (ibid : 46)

 

À vrai dire, dès ce moment, Lindanor Celina commence à songer à l’écriture d’un roman de façon concrète et non plus dans ses rêves, en cachette, en secret, comme elle le faisait jusqu’alors. Les mots de son maître la rassuraient tout en étant rigoureux : « Que pesar a nossa subita e forte amizade e minha ternura por ele jamais contemporizaria em termos literários. Um mestre que acreditava em mim. Isso foi muito, valeu muito. » (ibid : 51). Assurée d’elle-même, Lindanor est prête à assumer l’injonction de l’écrivain marajoara.

Mais encore fallait-il faire le premier pas et elle ignorait sur quel sujet elle pouvait écrire. Nouvelle intervention de Dalcídio qui suggère non seulement de commencer son premier roman à partir d’une chronique, en l’occurrence Quando te conheci, Mamãe ? mais qui, de plus,  lui donne des conseils de lecture qui pourraient l’inciter à la création.

 

- Por que você não começa o seu romance daqui ?

- Mas como ? É uma simples crônica ! […]

- […] Vá escrevendo no seu ritmo o que lhe vier à cabeça, a ficção vai se meter por aí adentro que você nem percebe. Quer mesmo um conselho ? Releia Menino de Engenho, do Zé Lins do Rego. Você pelo que deduzo dessa crônica (tão boa) está mais ou menos naquela linha. (ibid : 78)

 

Au-delà des indications pour développer le premier embryon de roman qu’il voyait dans la chronique citée (ibid: 79), Dalcídio détaille, en les renforçant, les éléments déjà présents dans ce texte :

 

- […] Desta coisinha pode sair um romance ?

- Acho que você é capaz. E este estilo é bem o seu. Narrativa fluente, se mantiver esse tom, seu livro já terá essa qualidade : não vai cansar ninguém […]  (ibid.)

 

Et dernier point fondamental, le délai de création : « […] Comece. Não espere mais. Quero esse livro escrito e não dentro de anos. Agora […]». (ibid.)

Ses conseils donnés, Dalcídio est reparti pour Rio de Janeiro. Après une telle incitation, Lindanor s’est mise au travail. Et deux mois plus tard, Menina que vem de Itaiara était né. Enfin, presque...disons que Lindanor avait accouché de l’essentiel. Mais il fallait encore relire, lapider le verbe, « passer au propre ». Elle décide donc de partir rendre visite au  maître qui à nouveau la soutient. Tel un critique littéraire, il révise le texte de sa pupille, fait des suggestions : « Não ‘enxugue’ demais : seu estilo, pelo menos nesse gênero de romance, é bom que conserve um certo limo. Não faz mal ! » (ibid : 97). Quand finalement, après une nouvelle relecture, la voix du guide décrète : « Muito bem, minha senhora. Está feito. Você agora nele não toque mais ». La Menina était prête !

Il y manquait pourtant encore un détail : le titre. Et Dalcídio a encore une fois donné son avis : « Alguma coisa como menina que vem de... Gritei : de Bragança ! Ele : « Seria ótimo, mas você se descobriria demasiado. […] invente » (ibid : 98).

Plus tard, discutant de littérature avec son rédacteur en chef, ils ont conçu ensemble le nom Itaiara. (ibid. : 130-131).

Dalcídio Jurandir eut la tâche d’écrire la préface, d’ailleurs considérée trop impersonnelle par certains, mais vraie, selon ses propres mots :

 

[…] daí para diante foi o crítico, o preceptor mais severo. Até a apresentação que fez de Menina que Vem de Itaiara (para mim excelente), muitos amigos meus acharam seca. Ele próprio quando me deu o papel falou : « Eu não a elogiei, não se iluda. Disse a verdade sem nenhum enfeite. Não sei tecer louvores. » (ibid : 35)

 

Après cette première orientation, Dalcídio Jurandir devint un guide, un maître dont la rigueur servait de critère à son travail, lui donnant notamment deux conseils très précis sur la création littéraire. Le premier : tout noter, tout enregistrer. « Viu como eles falam ? É uma riqueza. Você não deve perder esse material ! » (ibid : 67). Et le second : entretenir la mémoire car selon lui tout romancier vit de sa mémoire (ibid :73).

Un autre aspect de Dalcídio Jurandir écrivain apparaît dans le récit de Lindanor Celina : son intérêt pour les conflits sociaux, son observation attentive de la souffrance des plus pauvres.

 

Mas deixe que dentro de você existia um outro, com a câmera sempre alerta pronta a captar não só os amenos da vida, mas acima de tudo o avesso, o amargo, o ridículo, o grotesco  e principalmente o alheio sofrer, o sofrer da pobre gente, das pequeninas criaturas, aquelas de que ninguém se ocupa. (ibid: 13)

 

Et puis, en 1979, la maladie l’a arraché à l’écriture. Correia Pinto, ami des deux écrivains, avertit Lindanor du départ de Dalcídio par ces mots : « Nosso amigo morreu de agitar-se » (ibid : 180)

 

Conclusion

 

Lindanor Celina a réussi avec son Pranto por Dalcídio Jurandir à réveiller l’oubli et le souvenir par le biais de la mémoire. Contrairement au personnage Faunes de Jorge Luis Borges (1979 : 477-484) qui se rappelle de tout, elle pratique volontairement l’exercice de sélection de ses souvenirs parfois retrouvés comme le montre ces deux extraits: « […] À medida que vou mergulhando nestas memórias já tão antigas é que vejo não sem profunda emoção o quanto nos deste» (Celina, 1983 : 19)

 

Nossas longas prosas noite a dentro, largas horas nas noites, que resta delas ? Não era para eu conservar o lumezinho, preservar as traições das avarias do tempo o dom sem preço da sua amizade ? Bastava manter cadernos com o título « Dalcídio na Minha Vida ».[…] Vinte anos de cadernos. Que fonte rica eu não teria agora ? […] , (ibid :15)

 

Des souvenirs qui évoquent des émotions fortes, l’émotion qui permet de retrouver ces souvenirs, qui justifient le titre de l’ouvrage et nous font croiser Jorge Amado, Eneida de Moraes, Margarida Schwazappa ou simplement Rute, Durval, Fifi… tous deviennent familiers, même aux lecteurs les moins avisés. Les noms célèbres sont rappelés dans leur simplicité, comme la passion de Jorge Amado pour les glaces de Belém:

 

E aí para mais tarde, Jorge Amado, dava-lhe uma gana : « Ah mas não vamos esquecer os sorvetes ! ». Perguntei ao Dal : « Ele é assim amante a sorvetes ? » « - Os de Belém. Foram para ele uma descoberta ». […] E indaguei a Jorge : E qual você prefere ?  Ele nem hesitou : « Todos ! ». (ibid : 16)

 

Souvenirs qui font émerger un Dalcídio plus inattendu, plus humain, moins mythifié et plus proche des lecteurs de ce Pranto por Dalcídio Jurandir. Comme l’amateur de football :

 

Era de noite. Era nas Laranjeiras, nós jantáramos na cozinha olhando a tevê, a Lygia Fagundes Telles apareceu numa entrevista, você comentou comendo o seu mugunzá : « Essa moça é bonita ». Mas esperava era a hora do jogo, e assistimos toda a partida de futebol  (ibid ; 7)

 

Il peut sembler difficile de départager ce qui est fiction de ce qui ne l’est pas. Les portraits de Dalcídio dessinés par Lindanor sont proches de ce que d’autres ont dit et écrit sur l’auteur, et surtout sur Dalcídio l’écrivain, discipliné dans son métier et amoureux de littérature. Par moment, on peut supposer qu’elle franchit la ligne qui sépare, dit-on, le témoignage de l’imagination. Mais est-ce vraiment si important dés lors qu’elle sait faire revivre, avec tant d’intensité, la figure de cet ami, de ce guide ?

Avec ce livre, Lindanor Celina non seulement pleure son ami et le temps passé, mais cet hommage répond aussi au travail du deuil de la mort de celui qui l’a éveillée à sa vocation et qui l’a révélée à elle-même.

Paraphrasant Dante, l’on pourrait dire que dans le livre de sa mémoire, l’écrivaine a trouvé les paroles dont elle avait besoin pour écrire son Pranto por Dalcídio Jurandir.

 

 

 

Références bibliographiques:

AUDIBERTI, Jacques (1965). Entretiens par Georges Charbonnier. Paris: Gallimard.

Borges, Jorge Luis (1979). Prosa completa.Barcelona: Bruguera, v. 1.

Bosi, Alfredo (1997). História concisa da Literatura Brasileira. São Paulo : Cultrix.

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[1]dans l’Etat du Pará

[2] “Não haveria mãos a medir se pretendesse arrolar aqui os autores que das várias partes do país concorrem para engrossar esse gênero de ficção (a literatura regional amazônica). Que aliás assume, nos casos mais felizes, um inegável valor documental  […]  enfim, do mais complexo e moderno de todos, o marajoense Dalcídio Jurandir  […] (Bosi, 1997, p. 481-482).

[3]dans l’Île du Marajó.

[4] Terme attribué à Dalcídio Jurandir par Jorge Amado, (Amado, In Asmar, 2003)

[5] En Amazonie, ce terme désigne des petits cours d’eaux en forêt.