Spectacle sportif et fête mondaine : l’exemple des hippodromes cariocas (1868-1926)

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Jean-Pierre Blay

Université Paris Ouest Nanterre La Défense

EA 2931 - Laboratoire Sport et Culture

Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro - Rio de Janeiro

 

Os cavalinhos correndo,

E nós, cavalões, comendo...[…]

Manuel Bandeira[1]

 

La compétition sportive est apparue, en Europe comme en Amérique, à travers les sociétés de courses de chevaux. L’hippodrome est la première infrastructure élaborée pour accueillir un public qui vient satisfaire à l’une des fascinations du XIXe siècle, la vitesse. Lieu par excellence de la sociabilité aristocratique, l’hippodrome réactualise l’association des blasons et des généalogies prestigieuses sous la forme des casaques et des toques de chaque écurie. Cet espace public est investi par des sportsmen, des turfistes passionnés, des curieux…La mosaïque sociale est suffisamment bigarrée pour admettre combien les courses de chevaux constituent un champ d’observation de l’écart des conditions, d’autant plus que la répartition du public est conditionnée par une architecture qui théâtralise l’épreuve sportive. Des aspects populaires et mondains s’y côtoient, au Brésil comme ailleurs.


La documentation qui cerne cette problématique provient de différents fonds brésiliens[2]. Leur comparaison permet de saisir plusieurs réalités : la reterritorialisation des espaces urbains, la construction identitaire de groupes sociaux autour de l’activité sportive, le jeu de la différenciation sociale dans la convergence des itinéraires urbains.


L’hippodrome existe en tant que projet sportif, mais aussi comme projet politique. Son implantation répond tout d’abord à une nécessité économique : faire courir des chevaux pour sélectionner étalons et pouliches et développer ainsi les races nationales. Sa localisation relève souvent de l’aménagement urbain soumis aux principes haussmannien de la désodorisation de l’espace public à partir d’espaces verts. Sa fréquentation s’organise selon un habitus de loisirs.

 

Des hippodromes de la zone nord à l’hippodrome de la zone sud


L’Almanach Garnier de 1911 met en évidence à Rio de Janeiro une situation sportive exceptionnelle. Le plan de la capitale du Brésil révèle l’existence de 4 hippodromes situés dans la zone nord de la ville (Blay,1999). La concurrence est grande, mais elle ne permet pas à l’élevage national de progresser dans des proportions identiques à l’Angleterre et à la France qui ont choisit respectivement le pur-sang dès 1750 et, 1833. Au choix du type de cheval s’ajoute la qualité de l’hippodrome pour s’assurer de l’attrait des turfistes et des personnalités.


Le monde des courses est une alchimie sociale complexe qui, pour fonctionner, réclame, d’une part, des compétitions régulières sur lesquelles se greffent le calendrier mondain et, d’autre part, un strict dosage et une répartition étanche des catégories sociales. Dans l’art de paraître, cultivé par les milieux où naissent les modes et les nouveaux comportements, le paddock, la tribune des membres du cercle, leur restaurant, le pavillon du pesage…sont les composantes d’un espace où se distinguent spectacle sportif et fête mondaine. Toutefois, la disparité des institutions hippiques ne permet pas d’observer ces caractéristiques partout. Le spectacle sportif était inégal d’un hippodrome à un autre, voire confidentiel, et la spectacularité est alors plus difficile à saisir.

 

 

Illustration 1. Plan de l’Almanaque Garnier de 1911

 

 

Le Jockey-Club Fluminense opte très tôt pour le pur-sang car l’élevage national est à constituer et ce défi impose des recours financiers importants que seul consentent les actionnaires attirés par l’œuvre des fondateurs, le comte de Caxias et le baron Rio Bonito, et par l’entregent nobiliaires que ceux-ci leurs offrent. Certaines années, le Jockey-Club donne moins de 10 courses (3 en 1869). Mais, fidèle à ses engagements, l’institution garde la confiance de la cour impériale, des importateurs de chevaux et d’environ 3 000 personnes composant un public averti qui apprécie les pique-niques et la tranquillité des réunions hippiques. D’un point de vue sportif, les courses n’ont qu’un intérêt relatif jusqu’au début du siècle quand auront disparu les autres sociétés. Ainsi, la manne constituée par le report des parieurs sur les courses du Jockey-Club améliore considérablement la valeur des prix courus et le nombre de compétiteurs. Jusqu’à la dernière journée de courses, le 13 juin 1926, le Prado Fluminense garde son image surannée de cercle privilégié orné de rangées de limousines avec chauffeurs qui s’intercalent entre des petites tribunes et une piste poussiéreuse comme le passé.

 

 

Ill. 2.  Le vieux Prado Fluminense, le 23 juin 1926 lors du dernier meeeting

 

Le Club Jacome offre une sociabilité réduite aux rares militaires impliqués dans les courses de steeple-chases. En 1865, les officiers de cavalerie s‘entraînent sur une piste en forme de « huit » où ils concourent pour des trophées symboliques. L’impossibilité d’y miser rebute une assistance populaire attirée pourtant par le risque pris sur les obstacles. Agrippé à une lice, le public n’eut pas à supporter longtemps le confort spartiate de cet hippodrome éphémère car la guerre du Paraguay ramenait les jockeys galonnés aux réalités des combats et prononçait la fermeture du club l’année de sa création !


D’autres institutions apparaissent entre la fin de l’Empire et le début de la République dans des milieux intéressés par des loisirs assimilateurs à ceux de l’aristocratie. Des actionnaires recrutent dans des catégories socio-professionnels ciblées afin de réunir les capitaux pour l’acquisition du champ de courses.


Le Clube de Corridas de Vila Isabel (1884-1889) trouve des appuis chez les industriels du bâtiment et les investisseurs de l’immobilier de ce quartier.


Le Turf Club (1889-1895) rassemble des financiers de la Banco de União de Credito associés à des éleveurs paulistes.


L’Hipódromo Nacional (1889-1900) obtient une adhésion populaire qui lui permet de compenser un capital initial moins important, mais l’incite à donner des courses spéculatives pour équilibrer sa trésorerie.


Le Derby-Club (1884-1931) installe son hippodrome sur le terrain acheté à la vicomtesse d’Itamaraty, dans le quartier du Maracanã. C’est le cercle des réformateurs de la ville avec à sa tête Paulo Frontin, ingénieur polytechnicien. Celui-ci ne cache pas sa sympathie pour la République et contribue à sa légitimité en donnant un « prix du Centenaire de la Révolution française » en présence des dirigeants du nouveau gouvernement en 1889. Le style moderne des tribunes[3] et l’absence d’étiquette séduisent un public populaire favorable aux changements.


Mais, tous ces clubs finissent par disparaître, en dépit du transfert de membres de l’un à l’autre. Leur dernière année, à l’exception du Derby-Club, voit les spectateurs déserter le bord des pistes, faute de courses. Aucun élevage régional (Crioulo, Mangalarga Machador…) n’a pu approvisionner avec constance ces sociétés de courses qui deviennent des clubs récréatifs pour enfants de bonnes familles. La spéculation immobilière fit le reste.


De 1900 à 1931, le public se répartit donc entre le Derby-Club et le Jockey-Club Fluminense. Paula Machado usera de toutes les capacités de rétentions de son réseau pour s’accaparer des aides de l’Etat, pour obtenir des modifications du code des courses et les autorisations[4] nécessaires à la construction de l’hippodrome de Gávea, et assécher ainsi la vie sportive du Derby-Club.


Dans ce projet, le Jockey-Club Fluminense bénéficie de l’appui de la société élégante de Rio de Janeiro, flattée d’apparaître dans les colonnes de la Revista do Jockey-Club Illustrado dès 1909. Paula Machado est plus mondain et surtout, plus politique que Paulo Frontin. Il se pose en homme moderne, porteur d’un projet visionnaire. Paula Machado rappelle que ce projet constituait bien un horizon d’attente pour ceux qui voulaient voir autre chose « que ce pittoresque recoin oublié de Rio de Janeiro, qui dormait abandonné au pied des montagnes de Gávea […] ce terrain en partie laissé au paludisme » (Relatório do J.C.,1926 : 42).


La construction de l’hippodrome s’intègre à une vision globale d’une ville obéissant, depuis le préfet Francisco Pereira Passos (1903-1905)[5] (Benchimol , 1992), à des principes haussmanniens et hygiénistes. La direction du Jockey-Club bâtit son argumentaire auprès des autorités municipales à partir des thèmes incontournables des politiques urbaines : la circulation des citadins et la désodorisation de l’espace public. En revanche, elle séduit les membres du gouvernement avec l’idée d’une œuvre civilisatrice[6] (O Paiz , 12 juillet 1926). A cet égard, le Jockey-Club se devait de proposer aux Cariocas un ouvrage d’architecture qui répondît à ces défis, tout en garantissant les conditions d’un spectacle sportif.

 

Tribunes et divisions sociales à l’hippodrome de Gávea

 

L’hippodrome de Gávea absorbe toute la population de turfistes de Rio de Janeiro. Très peu de pelousiers, comme à Longchamp ou Epsom,[7] puisque les turfistes trouvent places assises et un programme de courses de qualité qui avait contribué à leur fidélisation depuis l’élimination progressive des sociétés de courses concurrentes du Jockey-Club.


Cette stratégie va à l’encontre de l’évolution des autres disciplines sportives (le football notamment) qui se tournent vers la compétition entre clubs pour exister sur le plan social et économique. Depuis 1895, ces associations sportives ont développé leurs activités à partir de la baie de Botafogo en pratiquant l’aviron. Puis, avec le succès du football auprès de leurs adhérents, elles ont recherché, sans exception, un espace pour y construire leur stade. Si le spectacle sportif sert le processus de territorialisation des quartiers et l’identification culturelle de leurs habitants, l’existence des stades de quartier n’est pas remise en cause avec le projet du Maracanã. Dans le cas de la compétition hippique, la direction du Jockey-Club entendait capter en un unique lieu toutes les subventions de l’Etat en matière d’élevage et garantir aux propriétaires d’écuries, également membre du club, un retour sur leurs investissements.


La confluence des intérêts explique le drainage social des différents publics vers une institution où, le parieur, le propriétaire, l’éleveur disposent d’espaces les distinguant les uns des autres. Il faut ajouter à ce panel ordinaire du spectacle hippique, les femmes du monde et les hommes politiques.

On constate en effet que la volonté d’accueillir les foules s’accompagne d’un sens de l’étiquette et de l’entre soit que domine parfaitement Paula Machado. Homme d’affaire, il vise la rentabilité de la plus grande infrastructure sportive du pays. L’apport d’un public populaire est donc indispensable pour alimenter les paris. Mais, Paula Machado est avant tout un homme du monde, membre du Jockey-Club français, figure du Tout-Paris introduit grâce aux Rothschild dont il importe les chevaux ; il est soucieux de préserver les élites sociales de la multitude. Son projet ne peut se concevoir que dans la continuité de la vie élégante. Le nom donné aux tribunes distingue des catégories sociales du monde du cheval. Face à la ligne d’arrivée, la tribune des Jockeys, où s’effectue le pesage, est celle aussi des propriétaires et des entraîneurs qui prodiguent leurs derniers conseils avant la course.


La tribune des membres du Jockey-Club (sócios) accueille les invités de marque et, par tradition, les membres des cercles étrangers. La tribune « spéciale »[8] garantit avec l’entrée payante une place numérotée que le spectateur retrouve, comme les personnes qui l’accompagnent, en allant et venant du restaurant aux guichets (intérieurs) des paris. La sociabilité joue sur un registre confortable. Les bonnes manières sont une norme, comme les codes vestimentaires qui provoquent un effet d’image assimilateur avec la tribune voisine, bien plus élitiste.


Quant à la tribune « générale », populaire à souhait, la rupture est totale. Elle resserre sur des gradins la foule hurlante, un magma social que nul chroniqueur n’a imaginé associé à l’événement. Tout au plus, s’agit-il d’un réservoir de turfistes qui participent à l’illusion de la cohésion du peuple brésilien envers les courses. Plus souvent debout qu’assis, ils s’agitent les premiers puisqu’ils aperçoivent les prétendants à la victoire à la sortie du dernier virage. Mais, le principal du spectacle leur échappe. En raison de l’éloignement du poteau d’arrivée, planté à 300 mètres des « populaires », c’est le haut parleur du commissaire des courses qui leur annonce le tiercé, en couvrant l’écho des joies et des frustrations. L’apogée du spectacle reste l’exclusivité du public choyé de la tribune des sócios. La spectacularité y va crescendo, au contraire du stade de football où la convergence et la simultanéité des regards au moment du but, rendent la ferveur sportive plus « démocratique. » Cette hiérarchisation horizontale des classes sociales est d’ailleurs une constante de l’architecture des hippodromes.


L’enfilade de tribunes donne une perspective monumentale à la ligne d’arrivée. En raison de l’inachèvement des travaux de la seconde tribune « spéciale », l’espace existant entre cette tribune et la tribune populaire apparaît comme une démarcation sociale significative. D’un esthétisme plus épuré, la tribune populaire n’est pas rehaussée de tours et son accès se fait obligatoirement à pied par le portail de la Rue du Jardim Botânico. La foule docile semble cantonnée à l’observation des courses.


 

Ill. 3. L’hippodrome du Jockey-Club Brasileiro à Gavea, 1926.

 

 

En revanche, une place et des contre-allées permettent aux voitures de maître de déposer leurs occupants sans gêner le trafic entre le Jardim Botânico et le début de la rue Marquês de São Vincente, à l’intérieur même de l’hippodrome. Sur une vingtaine de mètres, à partir d’un portail surmonté d’un tympan ajouré, un passage couvert reposant sur des colonnes mène au vestibule de la tribune des sócios. Là, un tapis rouge guide les pas du visiteur, immanquablement muni d’un carton d’invitation ou d’une carte, d’un badge de membre, jusqu’à l’escalier d’honneur dont la base est orné de vasques en marbre. L’ensemble austère, mais équilibré et somptueux, par la mosaïque recouvrant le sol et l’ampleur des colonnades, suggère l’impression d’un luxe néo-classique, le style Louis XVI[9], déjà employé pour le siège social.


 

Ill. 4. Le vestibule de la tribune des membres, 1926

 

 

Le seul espace où la fonctionnalité cède à la spectacularité est le grand salon des paris. Ce déambulatoire permet aux privilégiés de jouer aux courses sans avoir besoin de sortir de la tribune. Des chaises réparties autour des piliers, souvent réservées à la gente féminine, servent à l’exercice des bonnes manières. Point d’agitation, on attend son tour, on prend connaissance de la cote des chevaux entre deux collations servis par un personnel stylé.


Mario Azevedo Ribeiro prend d’ailleurs conseil auprès de l’architecte du Copacabana Palace, le Français Joseph Gire, pour valider l’ensemble des espaces dévolus aux déambulations mondaines.

La tribune des sócios offre une capacité de 410 places. Elle est complétée par le salon des roses qui peut se transformer en salle de banquet avec de 2 tables de 40 couverts, lorsque la présidence du Jockey-Club organise des réceptions officielles qui supposent un chemin de table préétabli et protocolaire. Plus informel, mais ne souffrant d’aucun relâchement de l’élégance et des règles du savoir vivre, le restaurant  constitue néanmoins un espace moins solennel, où les réservations ne sont pas obligatoires, mais dont l’accès est autorisé sur présentation d’une carte de membre ou d’une invitation de la direction du club. Les 25 tables de 4 personnes permettent des rotations plus rapides car les convives sont surtout intéressés par les courses et, peuvent quitter la salle à tout moment pour assister à une arrivée grâce à une ouverture directe sur la tribune.

 

 

Ill. 5. La tribune des membres du Jockey Club Brasileiro, 1926

 

Cette translation donne de l’animation et crée une effervescence que partage à cette époque la quasi-totalité des membres (brésiliens) du club[10] dont la configuration culturelle est marquée davantage par le penchant pour le sport, teinté certes de mondanités, mais pas totalement accaparé pour donner une continuité à des négociations professionnelles.Cet espace fonctionne conformément à la logique architectonique impulsée par Paula Machado à Azevedo Ribeiro. La France de la Belle Epoque reste le modèle de Paula Machado où il découvre des lieux de spectacle permettant le prolongement de la sociabilité élitiste. Il s’accordait sans doute avec la vision qu’avait Théophile Gautier des « Bouffes parisiennes » : « disons quelques mots de la cage, que l’on a faite aussi riche, aussi dorée que possible car les Bouffes sont autant un salon qu’un théâtre » (Martin-Fugier, 1990 : 313).


Les hippodromes de Longchamp et Chantilly condensent aussi les possibilités du spectacle (sportif) et de vie mondaine, avec tribunes et salons de galas réservés aux membres du cercle et leurs coteries. Ils inspirent Paula Machado au point qu’il déclare un jour « faire le Chantilly de la Lagoa »[11] (Blay, 1999) Dans son esprit, la rationalité et l’élégance de l’enceinte sportive constituent un principe et une nécessité qui guident l’exécution du projet final.

 

Sable ou Pelouse, efficacité bon marché ou tradition de prestige ?

 

 

L’hippodrome de Gávea est un ensemble complexe pour lequel l’architecte voulait intégrer les dernières innovations. Le choix de la texture de la piste nécessite une réunion de la direction du Jockey-Club (15 mars 1926) et de la Commission des courses (19 mars). Il faut choisir entre l’herbe ou le sable. Le débat, loin d’accélérer l’achèvement des travaux (l’inauguration est prévue en juin), crée deux camps.


Ceux prônant la piste en sable se réfère au rapport de Benito Vilanueva (ancien vice-président de la République d’Argentine) communiqué au siège du Jockey-Club en décembre 1925 à son retour des Etats-Unis. Les entraîneurs américains estiment qu’une piste en sable est plus facile d’entretien et moins dangereuse pour la foulée des pur-sang.


Pour résoudre ce dilemme, les responsables du turf brésilien consultent également, l’inspecteur général des pistes anglaises, le colonel Wilkinson du Jockey-Club anglais, lequel opte par tradition pour une pelouse. Linnéo de Paula Machado, en France à cette époque, se prononce d’autant plus pour un anneau de verdure, que sa référence en la matière est Chantilly[12] (Relatórios do JC, mars 1926). Il s’ajoute à ce choix technique, une considération esthétique voire théâtrale. Le roulement frénétique et sonore des galops confère à la course un caractère dramatique par ce crescendo perceptible des tribunes à mesure que les chevaux approchent du poteau d’arrivée. Qui plus est, la scénographie se dispense du nuage de poussière soulevé par les coursiers.

La décision finale tient compte de la qualité du spectacle et d’une tradition hippique qui doivent classer l’hippodrome de Gávea parmi les meilleurs du monde[13].

 

L’inauguration : 11 juillet 1926

 

Les cérémonies officielles commencent le 4 juillet 1926 avec la bénédiction des constructeurs et de l’hippodrome par l’archevêque de Rio Dom Aquino Corrêa. Ensuite, et est suivie par l’inauguration du buste de Linnéo Paula Machado qui prononce son propre éloge. Et l’inauguration de la place Arthur Bernardès, autour de l’horloge de bronze.


L’hippodrome est inauguré le 11 juillet 1926 d’après une organisation très protocolaire. Après deux ans de travaux, Paula Machado et l’ingénieur en chef, Mario de Azevedo Ribeiro, peuvent enfin recevoir en grandes pompes toutes les personnalités que compte le Brésil. C’est un événement de dimension nationale auxquels participent : le président de la République, Arthur Bernardès, le chef de la diplomatie, Felix Pacheco, des ministres d’Etat, Afonso Penna Junior, Herbert Moses, le ministre de l’Agriculture, Miguel Calmon du Pin e Almeida, le préfet de Rio, Alaor Prata, le corps diplomatique, les représentants du monde des affaires les autorités civiles et militaires ; sans oublier les délégations de jockey-clubs étrangers (Chili, Argentine.) La France a envoyé le vicomte Guy Dampierre, le comte de Boigne, et le prince Charles Murat[14] (O Globo, 11 juillet 1926). La présence de ces derniers et leurs déclarations dans la presse nationale renforcent la légitimité des décisions prises en matière de compétitions hippiques.


Cette hiérarchie protocolaire est parfaitement saisie par la presse et les photographes grâce au secrétaire général du Jockey-Club qui accomplit un travail de communication auprès des organes de presse afin que les différents lectorats intègrent l’hippodrome comme une nouvelle référence à leurs pérégrinations officielles ou touristiques. Grâce aux journaux, le joueur sait qu’il trouvera des guichets pour parier et un rond de présentation pour observer les chevaux.


La femme du monde, l’homme d’affaires et le diplomate apprennent qu’ils peuvent compter sur un nouvel espace de réception. L’éleveur-propriétaire peut envisager le long voyage depuis son écurie d’entraînement sachant que dans la « ville hippique » attenante à l’hippodrome,

 

[…] des écuries modèles, avec installation complète pour tout le personnel des entraîneurs, permettront aux propriétaires de surveiller leurs chevaux, à la veille des engagements […].[15] (L’Illustration, 26 juillet 1926).

 

Le jeu des représentations s’élabore dans chaque classe sociale à partir d’une construction textuelle en partie orchestrée par Paula Machado[16] qui décidait des accréditations des journalistes.


Le lancement médiatique participe à une oeuvre d’intérêt national. Le Brésil de l’Exposition Universelle de 1922 continue sa mise en conformité avec la modernité des grandes métropoles dont elle s’est inspirée, Paris notamment. Rio de Janeiro s’est dotée d’une arène sportive en mesure de rivaliser avec les hippodromes européens et, capable d’accueillir des milliers de turfistes. Mais les concepteurs tiennent par dessus tout à ce que des personnalités convergent en direction de la zone sud afin d’assurer une notoriété internationale à une institution élitiste à la croisée du sport et de la politique.


D’ailleurs, Paula Machado témoigne sa gratitude à la presse nationale et internationale pour l’image véhiculée. Tout d’abord en réunion de la direction du Jockey-Club, le 7 juillet, puis le 11 lors d’un discours prononcé au restaurant de la tribune des sócios en l’honneur de l’Association de la Presse. Il est question des « deux significations de l’œuvre » que relaient également dans leurs déclarations le chef de l’Etat et le Préfet de Rio :

 

[…] C’est notre premier espace proprement monumental qui a double et précieuse signification pour notre ville : les aspects de progrès et d’ordre social et économique et l’embellissement, la valorisation de cette zone […] (O Globo)[17]

 


 

Ill. 6. La salle de restaurant de la tribune des membres, 1926

 

 

 

La fête mondaine entre effet d’image et effet de mode

 

Herbert Moses, membre du gouvernement d’Arthur Bernardès et du Jockey-Club, publie la semaine de l’inauguration, un article dans le journal O Globo dans lequel il fait l’éloge de deux personnalités du « Tout Rio » : Celina Guinle de Paula Machado, épouse du président du club et, Francisca Luis Osorio Ribeiro épouse de l’architecte de l’hippodrome. Le laudateur trouve admirable leur discrétion, ne cherchant pas à imposer leur goût dans la décoration des nouvelles infrastructures. Elles jouent leur rôle d’ambassadrice et exploitent l’exterritorialité des salons de l’hippodrome pour y recevoir à égalité de considération toutes les personnes utiles au rayonnement de la carrière professionnelle de leurs maris.


En revanche, H. Moses met en avant leurs qualités de femmes du monde au service des intérêts de leurs époux et, conséquemment, à la cause hippique. Le relevé de leur agenda pour le mois de juin 1926 donne une idée de leur implication. Thé dansant, grand bal, danse de salon, thé pauliste sont organisés dans l’enceinte de la tribune des socios. Dona Célina et Dona Francisca avaient déplacé l’épicentre de la vie mondaine du salon privé vers l’hippodrome. Quelques semaines avant l’ouverture officielle, il fallait roder les installations et, drainer suffisamment de gens connus vers la zone sud. « La fonction crée l’organe ». Cette logique organique appliquée à une société urbaine en mutation, s’applique à l’hippodrome de Gávea qui, montrant sa capacité à accueillir chevaux, turfistes et mondains, devient l’instrument de l’économie du sport, de la politique, des loisirs populaires et de l’oisiveté sélective.


Il s’agissait pour les dirigeants du Jockey d’utiliser les capacités d’attraction mondaine du réseau des amitiés et des relations de leurs épouses pour oeuvrer à la convergence des intérêts sportifs et festifs vers ce nouveau lieu de la vie culturelle carioca. Il fallait faire la démonstration que l’on pouvait assister dans les meilleures conditions à un spectacle sportif de qualité et y mener une vie sociale protégée, parce que frappée d’exclusive pour les non initiés.

 

 

Ill.7. Terrasse réservée à la direction du club, 1926

 

 

Pendant les courses du 11 juillet, un déjeuner est servi dans le salon des roses auquel la délégation française répond le soir même en offrant un dîner au Copacabana Palace. Le lendemain c’est au tour de l’Argentine, du Chili. La rotation de ces réceptions devient le fil rouge d’un feuilleton mondain que l’on suit dans la presse. Le 11 juillet, le pari est gagné. Les mondanités ont préparé le succès populaire. Plus de trente mille personnes se précipitent aux guichets ! (O Globo)[18]


La presse nationale s’accorde sur le fait que l’hippodrome devienne l’épicentre de la « vie élégante » et qu’il redonne du lustre à l’hippisme, concurrencé depuis 10 ans par le football. L’enjeu semble être plus mondain que sportif. D’ailleurs, la chronique turfiste de la Gazeta de Noticias précise l’importance de « l’hippodrome brésilien ». Ce dernier doit devenir un passage obligé de ceux qui viennent à Rio pour la première fois et pourront en dire toute la beauté. Il importe que la classe aisée cosmopolite puisse y jouer un effet d’image qui distinguera ses membres du vulgate, tout en recherchant son adhésion au spectacle sportif pour des raisons économiques et par besoin vaniteux d’être regardé. La participation au spectacle s’inscrit dans la convergence des rhétoriques exprimées par les acteurs décisifs dans la presse, sur les efforts économiques, techniques et culturels fournis pour accéder au niveau d’une œuvre civilisatrice.


La manifestation de l’effet de mode constitue l’étape suivante quand la séparation des publics est donnée comme immuable et que les chroniqueurs analyseront les détails de la vêture comme des indices de la modernité[19]. En ce dimanche inaugural, l’effet d’image concerne

 

[…] tout le monde élégant qui était là dans une variété de toilettes [en français dans le texte] dont les tâches multicolores animaient le cadre magnifique, donnaient une note vive, allègre, enchanteresse à la réunion […] (O Paiz)[20].

 

L’hippodrome allait glisser, au fil des ans, dans un autre registre journalistique, celui créé par les regards scrutateurs de reporters débusquant, dans l’écrin feutré de la tribune des sócios, les tendances vestimentaires dont la confluence des représentations produira l’effet de mode chez des lectrices éloignées de ces réalités fascinantes et futiles. Du traitement « généraliste » dans la page sport, le Jornal do Brasil ouvre sa rubrique « semana turfista » et O Paíz l’imite avec une « secção turfiste » où s’insinuent les effets de corps définissant une personnalité à son tour, et malgré elle, formatrice d’un effet de mode[21].


La reconstruction d’une vie mondaine sur des normes européennes avait été perçue par un journaliste de L’Illustration, Georges Dumas, qui écrivait un an auparavant :

 

[…] Au temps de l’Empire, le sport hippique était fort en faveur. Mais, avec le développement de la cité qui s’établissait sur les plages de la baie et de la mer, la situation de l’ancien champ de courses (Prado Fluminense), trop éloigné des quartiers élégants et mondains, devenait une cause de défaveur […]. Trois grandes tribunes se succèdent, un pavillon de style Louis XVI permet de recevoir les hôtes de la Société et d’organiser des fêtes, des réceptions, des banquets […] (L’Illusration).[22]

 

Le drainage des populations privilégiées de la rue Marquez São Vincente, celles d’Ipanema et de Leblon, était sensé rétablir une sociabilité élitiste qui s’était étiolée depuis le la réforme urbaine de Pereira Passos et le transfert de la société élégante vers la zone sud. Le luxueux hippodrome fonctionnait dans l’esprit de G. Dumas, à l’instar de Longchamp, plateforme de loisirs mondains qui bénéficiait de la proximité des quartiers de la bourgeoisie parisienne.


L’architecte, Mario de Azevedo Ribeiro note combien l’adhésion de la classe aisée, identifiée (par lui et la presse) comme « élégante » ou « chic » était indispensable à la relance d’une forme de loisir lié au cheval (Ribeiro, 1944). C’était un préalable qui permettait aux journalistes de délimiter l’effet d’image d’une classe sociale qui retrouvait de la brillance et, à travers cette réalisation, une reconnaissance internationale.

 

Le spectacle sportif

 

La recherche des émotions s’enracine dans un faisceau de témoignages en série : les rapports de la direction du Jockey-Club, les déclarations de ses membres dans la presse, mais aussi des réalisations symboliques qui rapprochent la communauté hippique brésilienne de son modèle français. En l’occurrence, A Gávea, la statue du cheval « Dollar » (L’Illustration)[23] s’interpose entre l’entrée principale et l’arrière des tribunes comme celle de « Gladiateur » (O Globo, 8 mars 1926)[24] à Longchamp dont elle est l’exact et symétrique pendant. L’effet d’image doit saisir le turfiste. Cette disposition artistique et commémorative renvoie à l’histoire des courses à partir de deux champions, deux souches fondatrices d’élevages nationaux. Le socle statuaire suggère un spectacle aux confins de l’exploit.


Dans cette perspective, le programme inaugural pose l’ambitieux défi d’un hippodrome ouvert à tous les élevages. Les distances (de 1 200 à 2 400 m) respectent les normes internationales et correspondent à sept courses de pur-sang où des produits sont sélectionnés selon des critères de rapidité et d’endurance en vigueur en Europe. Le tracé de la piste avec ses deux virages asymétriques permet d’établir des stratégies de courses. Les départs peuvent être donnés à la sortie de chaque virage ; ce qui assure, dans le cas des épreuves les plus longues, de deux passages devant les tribunes. La ligne droite opposée est légèrement incurvée vers la gauche à la moitié de son développement afin du durcir la course, en obligeant les jockeys à rechercher la corde avant de s’engager en tête dans le virage elliptique.


La prise de vitesse est garantie avec une courbe sous-vireuse. Les jockeys ont tendance à diminuer l’amplitude de braquage de leur monture (surtout pour ceux qui ne sont pas dans le groupe de tête) et de se déporter vers la droite afin de produire la dernière accélération avant la ligne d’arrivée[25]. Ainsi, tous les scénarios sont possibles. Les courses attentistes sont quasiment impossibles en raison des modifications incessantes de l’allure, de la prise d’intervalle et de la trajectoire idéale. Si les derniers 400 m déchaînent autant le public, c’est parce que à la sortie du virage, plusieurs chevaux se retrouvent, grâce à cette configuration « cantilienne »[26], côte à côte et que le suspense est alors total. Le tracé des autres hippodromes, souvent calqué sur des anneaux d’athlétisme avec des virages symétriques, est beaucoup moins intéressant pour les parieurs qui savent repérer le cheval ayant un bon départ. Le spectacle est connu d’avance. Le cheval prend la corde et la garde d’autant plus facilement que les distances sont courtes.


A Gávea, au contraire, même dans des épreuves pour milers[27], l’évolution des positions est constante durant la course. Les paris sont donc plus aléatoires, et les gains beaucoup plus importants. La forme de la piste est celle d’un hippodrome dit naturel, c’est-à-dire épousant un relief auquel le cavalier et sa monture doivent s’adapter. L’implantation urbaine s’efforce de répondre à cet écart avec le milieu d’origine (la prairie) et à la recherche de la spectacularité qui a toujours été attachée aux courses depuis l’Antiquité.


Le nombre de partants par course (5 à 11) est certes inférieur à ceux d’Epsom ou Longchamp qui s’appuient sur des élevages nationaux bien plus anciens. En revanche, tous les chevaux sont enregistrés au Stud-Book[28] brésilien (Blay, 1999). Le public pouvait ainsi se passionner pour un produit issu de l’élevage national et donner au spectacle hippique des relents de conflits anciens avec le Paraguay ou l’Argentine.


Des prix pour les chevaux nés et élevés au Brésil et des prix distribués pour les chevaux étrangers s’inscrivent dans cette logique d’euphémisation des luttes. On retrouve cependant dans ce milieu policé des intentions toutes diplomatiques. Le prix du comte de Herzberg rend hommage à un des pionniers du turf brésilien du temps de Dom Pedro II. Le prix de France et le prix d’Angleterre récompensent les chevaux (importés) que voient évoluer les membres des cercles européens. Le prix d’Argentine, celui d’Uruguay, et du Chili (l’ambassadeur Alfredo Zarnatu est présent) font la promotion des autres nations sud-américaines productrices de chevaux, sur le plus grand hippodrome de ce continent.


On donne ce jour là le Grand Prix Cruzeiro do Sul[29] (2400m) réservés aux chevaux nationaux, de 4 ans, à l’instar du Grand-Prix d’Epsom et du prix du Jockey-Club à Chantilly. Il s’agit de la 43ème édition depuis 1883. Elle est la plus ancienne épreuve hippique de cette distance et de cette catégorie de chevaux de toute l’Amérique latine. Le Jockey-Club la programme afin de montrer l’excellence des produits brésiliens dont certains ont déjà disputé des épreuves en France.

 

Conclusion

 

Un tel sujet va au delà de l’évocation ethnologique des habitudes de la classe aisée saisie pendant ses loisirs. Il s’agit de l’influence des élites dans le remodelage du paysage urbain. Les dirigeants du sport hippique et les élites politiques pèsent sur l’architectonique des édifices du spectacle qui servent de lieux de représentation à des privilégiés soucieux de la mise en scène de leur position sociale.


En fait, il existe bien une fête mondaine au milieu d’un spectacle sportif éminemment populaire (Blay, 2008)[30]. La séparation des catégories de publics, la façon privilégiée de vivre le spectacle et la hiérarchie du confort renvoient à une lecture de la société brésilienne qui a dans ce domaine des points communs avec les milieux hippiques anglais et français[31]. Ici, la fête sportive a été confisquée au profit d’une fête mondaine qui sert largement la société confinée dans le Jockey-Club Brésilien ; celle qui influence la vie politique, domine la scène économique et, construit une image culturelle valorisante.


L’hippodrome de Gávea constitue un projet culturel. Mais la culture revendiquée recouvre plusieurs aspects. La culture sportive de référence, d’origine européenne, est captée par la part infime de Brésiliens intégrés aux loisirs de la classe aisée des cercles hippiques parisiens et londoniens. A cet égard, le président du Jockey-Club Linnéo de Paula Machado joue comme un introducteur de nouveaux comportements. Les convenances de la vêture[32], la place faite aux épouses sont les marques d’une culture distinctive dans un ensemble de « biens matériels et symboliques » (Ponciello, 1995 : 22).


L’architecture participe à la mise en conformité de la haute société brésilienne avec son modèle européen parce que cet habitat de la société bourgeoise ordonne la cohérence des relations entre les turfistes et les mondains, elle favorise la transmission d’une culture qui

 

[…] sert d’étayage à la représentation que le groupe se fait de lui-même, constitue son identité (et son idéologie) et contribue à son intégration communautaire…Cette culture, qui est structurante de leur style de vie, présente une certaine cohérence et fonctionne comme un marqueur social […] (idem : 25).

 

L’ensemble architectural mêle l’aspect sportif et l’aspect mondain qui présupposent la nature des relations entre les classes sociales présentes et leur répartition spatiale. Ces aspects sont toutefois gommés lorsque dans la folie d’une course chacun se détache du réel et ne vit plus que pour le jockey et sa fougueuse monture. Cet inlassable spectacle abolit les hiérarchies sociales et rend relatif les cultures d’appartenance.


La spectacularité est à la fois dans l’architecture et dans la masse ondulante du public, comme ce sera le cas pour le Maracanã où se réalise l’adhésion de tous devant la fête sportive en dépit des différences de traitement des supporters répartis entre les gradins (arquibancadas) et les places réservées (cadeiras especiais.)


Les espaces architecturaux étudiés constituent de véritables emblèmes d’adhésion à la civilisation occidentale. L’hippodrome de Gávea fut érigé pour matérialiser des intentions de projets civilisateurs que la « República velha » veut atteindre pour donner à Rio de Janeiro une dimension européenne. Cette période coïncide avec une forte demande d’espaces publics de la part des familles cariocas à la recherche d’activités de loisirs depuis la concentration des théâtres et des cinémas de la place Tiradentes à ceux de Cinelândia et, l’ouverture du front de mer avec la plage de Copacabana (Lima, 2000). L’amplification de la sphère publique augmente la visibilité des femmes dans ces mêmes lieux où, leur sociabilité souffre parfois d’un manque de spontanéité lorsqu’elle s’opère dans le cadre somptueux du Jockey-Club.


Dans les années 20, la prospérité économique pousse le développement urbain et augmente le processus de différenciation des couches sociales qui se traduit par une sédimentation des publics très identifiables de l’hippodrome au stade. Dans l’iconographie de la presse nationale, les femmes délimitent la palette sociale de la haute bourgeoisie et participent au glissement du regard du spectacle mondain vers le spectacle sportif.


Rio de Janeiro avec 1,5 millions d’habitants est l’épicentre de ce développement[33] et connaît un taux de croissance démographique supérieur au reste de la population qui atteint 30 millions en 1920. Cette prospérité change la physionomie des villes dont les centres nerveux sont remodelés et assainis. Assainissement et transport distinguent d’ailleurs les quartiers de la classe aisée[34] où s’élève précisément l’hippodrome. Ce développement est inégal, comme le mode de production capitaliste qui instaure une libre concurrence, fatale en l’occurrence aux sociétés de courses déconnectées des milieux d’affaires.


En 1926, la classe sociale dominante est concentrée au Jockey-Club et elle y organise un spectacle mondain bien rodé et inspiré de l’exemple français. Cette reproduction d’un modèle culturel arrive à une époque où surgit pourtant une certaine modernité dans les formes artistiques (Anita Malfatti, Portinari et Di Cavalcanti) et dans la littérature qui aborde des thèmes plus proche du peuple (Oswald et Mario de Andrade). Ces courants intellectuels libèrent peu à peu la création artistique brésilienne des normes européennes[35]. Dans le domaine sportif, la libération viendra du football[36] et de l’implantation du Maracanã sur l’emplacement de l’hippodrome du Derby-Club de Paulo de Frontin. La spectacularité y sera totalement débridée et contribuera à cristalliser, dans l’imaginaire national, le comportement allègre du carioca.

 

 

Références bibliographiques:


Almanaque Garnier. (RIBEIRO, João. Directeur). Rio de Janeiro : H. Garnier, 1911.

BANDEIRA, Manuel. « Rondó dos cavalinhos ». In. Antologia poética – Manuel Bandeira. Rio de Janeiro : Nova Fronteira, 2001.

BENCHIMOL, Jaime Larry. Pereira Passos, um Haussmann tropical. Rio de Janeiro: SMC. 1992, 329 p.

BLAY, Jean-Pierre. Espaços urbanos e vida esportiva no Rio de Janeiro no século XX . In : Revista do IHGB. Rio de Janeiro, jan. 2008.

______. Les élites urbaines et le monde hippique dans la ville de Rio de Janeiro (1868-1932). In : Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, t. 46-3, juillet-septembre, 1999, p.514-531.

LIMA, Evelyn Furquim Werneck Lima. Arquitetura do espetáculo. Rio de Janeiro: UFRJ, 2000.

L’Illustration : journal universel. Paris : J.J. Dubochet, 26 juillet 1926.

La Presse. Paris, 19 octobre 1841. In : MARTIN-FUGIER, Anne. La vie élégante ou la formation du Tout-Paris. Paris : Fayard, 1990, p. 313.

O Globo. Rio de Janeiro, 8 de março de 1926.

O Globo. Rio de Janeiro, 11 de julho de 1926.

POCIELLO, Christian Pociello. Les cultures sportives : pratiques, représentations et mythes sportifs. Paris : PUF, 1995.

Relatórios du JC. Rio de Janeiro, março de 1926.

Relatórios do J.C. Rio de Janeiro, julho de 1926, p. 42

RIBEIRO, Mario de Azevedo. Histórico da construção do hipódromo brasileiro (1920-1926). Rio de Janeiro: Imprensa nacional, 1944, 212 p.

Um modelo da civilização brasileira. « Un modèle de la civilisation brésilienne ». IN : O Paiz. Rio de Janeiro 12 de julho de 1926.

 

N.B. - Crédit photographique de toutes les illustrations : archives du Jockey-Club Brasileiro.

 

 



[1] Manuel Bandeira écrit le poème Rondó dos Cavalinhos pendant le déjeuner offert à Afonso Reyes, au Jóquei Clube do Rio de Janeiro le 21 juin 1936, en raison de son voyage à Buenos Aires.

[2]Arquivo nacional : dans le fonds de agência nacional la sous-série intitulée Getúlio Vargas fora do Catete (1939-45, cote : p.1360 à p.1756) est celle qui mesure le mieux l’intérêt d’un dirigeant politique pour les courses et surtout pour l’espace de représentation que lui offrent les tribunes de Gávea et les salons du siège social du Jockey-Club Brésilien, rue Barão de São Gonçalo. On saisit, depuis la « República velha, » les connexions d’intérêts nouées entre une société supposée récréative et les milieux politiques.

Biblioteca Naciona : la consultation des périodiques apporte un regard croisé sur l’événement constitué par l’inauguration de l’hippodrome et augmente la lisibilité de phénomènes annexes comme la mode féminine et masculine, les influences culturelles internationales transmise la publicité, l’individuation de l’élégance qui permettent d’étudier les effets (successifs) d’image, de corps, de mode.

Les archives privées du Jockey-Clube Brasileiro : les actes de la direction du club, les délibérations de l’assemblée générale, la commission des courses, la correspondance avec la Mairie de Rio de Janeiro, le projet de l’architecte Mario de Azevedo Ribeiro (1920-26).

Les archives de l’Instituto Histórico e Geográfico Brasileiro (IHGB) : le fonds Carlos Sampaio comporte des documents (rapports, correspondances, articles) reliant les responsables du projet de la Gávea avec les décideurs politiques.

[3]D’une contenance de 10 000 personnes.

[4]Alignement des voies, expropriations et échanges de terrains.

[5]Durant son mandat, il réalise une réforme urbaine qui remodèle Rio de Janeiro avec le percement d’avenues et l’installation de jardins et de parcs publics.

[6] L’article consacré à l’inauguration y voit le début d’une transformation de la vie sociale de Rio.

[7]Les pelousiers peuvent aller d’un bord à l’autre la piste et assister (en courant) au départ puis à l’arrivée. A Gávea, un canal de drainage, creusé au centre de la pelouse (en légère pente) pour assainir la zone durant les travaux, a rendu impossible ce mouvement de foule.

[8]Une deuxième tribune « spéciale » était prévue mais elle n’était pas construite au moment de l’inauguration. Au total, 5 tribunes figurent sur les plans de Mario Azevedo Ribeiro. Celle des jockeys a 25 m en façade, contre 60 m aux 4 autres. Ce qui donne, espaces compris entre les tribunes, un développement de 365 m.

[9]Le sculpteur Stanislau Kohn a réalisé les motifs qui déterminent ce style.

[10]A l’origine, l’adhésion au J.C. correspond à un engagement passionnel et financier de Brésiliens rendus à la cause chevaline. Mais, le club réunissant les décideurs et les personnes influentes de la vie économique et politique, attire nombre d’hommes d’affaires étrangers qui en deviennent membre en raison de la situation géographie du siège social (centre ville) et des possibilités de contacts professionnels. Il faut attendre les années 70 pour voir diminuer irréversiblement le nombre des propriétaires d’écuries au profit des industriels et des avocats. Ces derniers utilisent le restaurant et les salons du siège social comme lieu de négociation de prestige pour leurs affaires et aussi pour bénéficier d’un des rares stationnements privés du centre ville avenue du président Antonio Carlos.

[11]op.cit.

[12]Télégrammes retranscris entre Paula Machado et les architectes.

[13]En Amérique du Sud, on dénombre à cette époque 3 hippodromes pourvus de piste en gazon : Santiago et Vina del Mar au Chili, Santa Beatriz à Lima au Pérou. L’hippodrome de Gávea est doté d’une double piste, une en gazon l’autre en sable. Notons qu’en Amérique du sud on court « main à gauche » à la corde, c’est-à-dire dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

[14] Murat reprend sa déclaration publiée à Paris dans Le Sport Universel Illustré  (janvier 1926). Ici, il fait l’éloge de la capacité du projet à réunir tous les critères d’excellence. « Au Brésil il ne fallait s’étonner de rien en ce qui concerne les réalisations de grande envergure […] un fait unique dans l’art de bâtir d’être arrivé d’un seul coup à tant de perfection dans le style et de précisions dans les détails […] si l’effort architectural a été merveilleux celui ayant trait au côté sportif ne lui cède en rien. » A noter la réactivité de la rédaction du quotidien carioca qui consacre plusieurs articles à cet événement dès l’édition du soir ! Il est le seul à donner les résultats complets des courses. Pour les autres journaux, c’est le côté festif et commémoratif qui l’emporte.

[15]La ville hippique offre 280 boxes.

[16]Le banquier fazendeiro est la parfaite illustration de la politique « café com leite ». Pauliste, il s’installe dans la capitale, fortune faite, et use alors de relations politiques pour favoriser ses affaires. Il affiche des idées conservatrices et, en matière d’information, il va jusqu’à interdire l’accès à l’hippodrome aux journalistes dénonçant les collusions entre le JC et la classe dirigeante. Il a parfaitement assimilé le processus politique qui consiste à l’époque à s’insérer dans une oligarchie régionale (mineira ou pauliste de préférence) pour peser sur les parlementaires et le gouvernement.

[17]op. cit.

[18]op. cit.

[19] cf. notamment « la marquise », chronique mondaine de la Revista do Jockey-Clube Illustrado (fondé en 1909) qui relève (à partir de 1929) de nouvelles habitudes culturelles, venues des Etas-Unis, grâce au cinéma parlant. La mode féminine met en exergue les coupes de cheveux à la Louise Brooks, la cigarette…

[20]op. cit.

[21] Nous escomptons développer cette problématique à partir de l’examen d’autres séries de périodiques pour observer les effets d’image, de corps et de mode qui interviennent dans la constitution des cultures matérielles.

[22]op. cit. L’article ne mentionne à aucun moment la foule des simples turfistes.

[23] « Dollar » était un pur-sang qui s’illustra sur dans les courses plates dans les années 1890-1894. Sa statue, commandée en 1899, orna le Prado Fluminense à l’initiative de Luiz Rafael Vieira Souto. Il reste le symbole du début de la République marqué par la spéculation boursière (« o encilhamento ») qui s’étendit aussi aux courses. Or, loin de la recherche effrénée des courses à profits rapides, c’est un produit de l’élevage de pur-sang dont la carrière passait par des courses ayant pour but l’amélioration de la race chevaline.

[24]« Gladiateur » est passé à la postérité en étant le premier cheval français à gagner le derby d’Epsom en 1865. Sa statue est réalisée par Isidore Bonheur en 1866.

[25]Un tel virage existe à Chantilly et à Longchamp. Il prépare le sprint final avec une meilleure sécurité. Dans cette courbe « douce » les jockeys ne sont pas obnubilés par la recherche de la corde et contraints à une manœuvre risquée qui leur ferait « couper » un autre concurrent, voire provoquer une chute et assurément leur disqualification par les commissaires des courses.

[26]C’était le modèle de piste qu’affectionnait Linnéo de Paula Machado.

[27]Chevaux engagés pour des distances comprises jusque 1 600m (mile anglais arrondi à la décimale inférieure.)

[28]Le Stud-Book est un registre d’immatriculation des chevaux qui sert de référence pour autoriser leur inscription dans des épreuves calibrées selon l’âge, le sexe, l’origine nationale. La généalogie établie pour chaque produit sert à l’amélioration des races chevalines. Le principe de la sélection sportive permet de croiser jument et étalon selon leurs qualités (endurance, vitesse, détente, esthétique). A titre de comparaison, le Stud-Book français est créé en 1833, le Stud-Book brésilien en 1894 et unifié en 1918 après l’absorption de sociétés de courses par le très puissant JC de Paula Machado, à l’origine de cette législation.

[29] Aujourd’hui, Grande Prêmio Brasil disputé en août. Cette épreuve sert de sélection pour le championnat du monde des galopeurs : le prix de l’Arc-de-Triomphe (2 400m) à Longchamp en octobre.

[30] Cet aspect populaire s’étiole à mesure que les hippodromes disparaissent et que le JC pratique une sélection sociale. En revanche, le football réactive les énergies sociales à la recherche de vecteur identitaire.

[31] Un tel sujet conforte les problématiques de l’histoire comparée.

[32] En France, il est d’usage pour les membres du J.C. de porter le chapeau melon noir le jour du grand prix à Chantilly et le haut-de-forme le jour de « l’Arc » à Longchamp.

[33] São Paulo suit avec 590 000 habitants.

[34] Depuis la fin du XIXe, les bondes eléctricos sont destinés à la classe moyenne supérieure et la classe aisée de la zone nord et, surtout celles de la zone sud. Quant aux trains, ils sont empruntés par la classe moyenne et la classe ouvrière des quartiers périphériques (subúrbios.)

[35] A cet égard, la Semana de Arte Moderna réalisée à São Paulo en février 1922 donne une impulsion décisive.

[36] Les joueurs brésiliens revendiquent des gestes comme la « bicyclette » inventée par Leônidas da Silva lors de la coupe du monde disputée en 1938 en France. Le jeu en passes courtes à ras de terre des auriverdes deviendra la caractéristique inverse du jeu à « l’anglaise », le « kick and rush. »