Amazonie et Guyane française : des représentations et des altérités en contact

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Projeto André Aquino, Universidade Federal do Para. Créditos:Leidiane Leal.

 

Brigida Ticiane Ferreira da Silva

Université de Franche-comté

ELLIAD

 

Introduction

 

La région amazonienne (ici représentée par l’Amapá) partage avec la région guyanaise une relation périphérique avec les capitales des grands ensembles desquels elles font partie (Brasilia/Paris). Cependant, la création de l’État d’Amapá, en 1988, ainsi que d’autres facteurs l’ont transformé en un nouveau centre d’immigration de l’Amazonie - provenant notamment de l’État du Pará, Maranhão, Piauí et Ceará – ce qui a contribué davantage à son développement. Un récent recensement de l’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (IBGE, 2005) a montré que seulement 26% de la population amapéenne est originaire de l’État, les autres 74% proviennent d’autres villes brésiliennes. Malgré cela, sa densité démographique est encore faible par rapport aux grands centres brésiliens, soit 2,3 habitants pour km² (Canto, 1999 : 12).

 

Dans cette région, où les frontières géographiques ont été tracées depuis 1900, divisant arbitrairement des populations, où l’appartenance identitaire soude par delà les frontières un sentiment communautaire puissant, des mouvements migratoires importants s’opèrent en liaison avec la conjoncture politique et économique notamment, ces dernières nous paraissent relever d’une démarche dynamique importante si l’on veut comprendre les types des relations qui s’opèrent entre deux communautés qui partagent de nombreux points communs comme celle de l’Amapá et de la Guyane.

 

Carte des régions limitrophes de la Guyane française.


Le projet de coopération entre les gouvernements amapéen et guyanais

 

Il a fallu attendre 1997 pour que les Présidents français et brésilien signent un accord de coopération transfrontalier concernant en premier lieu l’état brésilien d’Amapá qui devrait être relié à la Guyane par une route panaméricaine. Depuis cette date, des rencontres réunissent régulièrement autorités françaises et brésiliennes sur des programmes liés à la santé, l’éducation ou des échanges culturels et scientifiques.

 

Pour le Brésil, selon son président, la première nécessité était de faciliter la rencontre et la communication entre les peuples de chaque côté de la ligne frontière. Pour ce faire, il lui parut nécessaire de développer l’apprentissage de la langue du pays avec lequel on coopère. Les Brésiliens concrétisèrent alors un des leurs principaux objectifs en matière de coopération en inaugurant le 29 janvier 1999 le Centre de langue et de culture française « Danielle Mitterrand» avec l’objectif de diffuser la langue et la culture française en Amapá. En Guyane, le portugais a fait son entrée dans les écoles dès la rentrée 1999.

 

Même si des échanges et des contacts culturels ont eu lieu avant 1997, c’est à partir de cette date que vont s’organiser un certain nombre de missions à caractère officiel, qui permettront aux partenaires culturels des deux régions de se connaître, de découvrir leurs cultures respectives. C’est ainsi qu’est née la première semaine culturelle de la Guyane française à Macapá, en octobre 1999. Des associations guyanaises ont réalisé de nombreuses présentations dans différents domaines : les arts plastiques, la musique, la danse, la gastronomie, la mode vestimentaire. Il a été possible d’apprécier la grande attirance des Brésiliens pour la culture et la langue française. Un an plus tard, en 2000, a eu lieu à Cayenne la semaine culturelle de l’Amapá. L’inauguration des manifestations a été marquée par la prise de possession d’un obélisque. « Cette réalisation symbolise la construction culturelle des deux peuples, de leurs racines amérindiennes à la culture métissée d’aujourd’hui » (Annick-Atticot, 2001 : 81).

 

L’actualité nous montre que c’est dans le domaine culturel que les contacts entre ces deux régions sont les plus intenses. Le directeur régional des affaires culturelles de Guyane a déclaré dans ce sens qu’il faut « améliorer les rapports pour mieux se comprendre…pour finir avec les obstacles, les clichés, les mythes… » (ibid.).


Il est clair que la coopération transfrontalière peut permettre, aux Guyanais et aux Brésiliens (Amapéens) d’être valorisés dans leur culture, car ces deux régions - Amapá et Guyane - souffrent d’une perception défavorable de la part des grands ensembles dont elles dépendent. Elles ont, cependant, de nombreux points communs tels que leur milieu naturel, peuplement amérindien, passé esclavagiste, marronnage, enclavement, long isolement, tant national qu’international, un environnement riche et fragile, leur développement économique et social et leur désir de valorisation identitaire.

 

« Nous assistons à la rencontre de deux corps mouvants dont l’identité semble parfois se diluer au contact de l’autre » (Carelli, 1993 : 203). À vrai dire, chacune de ses nations est porteuse d’une identité plurielle. Il importe donc de comprendre comment fonctionne de l’intérieur ces relations réciproques, ce qui caractérise leurs identités, leurs échanges. Ces dernières prennent en compte des problèmes linguistiques, culturels, institutionnels, ce qui conduit les partenaires à réfléchir sur ce qui les sépare et les rapproche. Dans ce cas, la notion de frontière est centrale, en tant que « symbole narratif d’échanges et de rencontres » (Certeau, 1990 : 187). C’est en travaillant sur la frontière, ce lieu de rencontre, que l’on peut mieux comprendre comment chaque personne la perçoit, qu’elle se trouve sur la rive gauche ou droite du fleuve Oyapock. Pour les Brésiliens, cette frontière est perçue comme un front pionnier. La capitale (Brasilia) est avec la région amazonienne dans une relation centre/périphérie ; la Guyane étant en grande partie vide et possédant un niveau de vie deux fois plus élevé que celui des villes brésiliennes du Nord et Nord-est, provoque chez certains Brésiliens le désir de vouloir pousser leurs frontières.

 

L’immigration vers la Guyane et l’influence du modèle brésilien

 

L’immigration débute dans les années 1960, avec la construction à Kourou du Centre Spatial Guyanais. À cette occasion, de nombreux travailleurs brésiliens, pour la plupart des hommes seuls, ont été recrutés dans la construction civile de manière légale, en bénéficiant de contrats de travail. Certains sont restés, d’autres ont été peu à peu attirés vers cet « îlot de prospérité »  que représente la Guyane au cœur du plateau amazonien. Le développement économique qui a entouré la construction de la base spatiale de Kourou a permis d’entretenir cette main d’œuvre immigrée, le plus souvent clandestine, qui est devenue, petit à petit, un des éléments essentiels de la vie économique et de la production guyanaise. Mais, ces travailleurs brésiliens sont aussi présents dans les communes limitrophes du Brésil (Saint George de l’Oyapock), dans les centres urbains, notamment Cayenne et Kourou, ou encore dans des exploitations agricoles.

 

Les immigrés brésiliens de Guyane s’inscrivent dans un processus de relative intégration dont témoignent notamment les mariages mixtes, les régularisations administratives plus nombreuses et les exemples reconnus de réussite individuelle. Selon l’ethnologue Marie-Odile Géraud, « les immigrés d’origine brésilienne n’ont d’ailleurs jamais formé une communauté aussi homogène que ne le laisse entendre le point de vue guyanais » (2001 : 5). Déjà en 1988, on notait l’existence d’une petite bourgeoisie commerçante brésilienne installée au centre de Cayenne. Il nous semble important de dire qu’il existe des clivages explicites entre immigrés du Nord, intégrés aux marges de la société guyanaise mais connaissant une réelle amélioration de leurs conditions de vie et ceux du Sud du Brésil, qui tiennent un discours critique sur la Guyane, reprochant le manque d’urbanisation et le sous-développement par rapport aux immenses villes brésiliennes dont ils étaient originaires. On remarque que ces immigrés sont d’ailleurs le plus souvent retournés au Brésil après quelques années passées en Guyane (Chérubini, 1988).

 

Même si la population du département est caractérisée par la présence de groupes d’origines ethniques diversifiées, les Brésiliens occupent une place importante dans l’imaginaire social guyanais[1] (Odile Géraud, op.cit.). Ils seraient plutôt des ouvriers urbains ou des artisans, ils détiennent des compétences professionnelles - ils travaillent souvent dans le BTP[2], exerçant le métier de charpentier. Les Brésiliens ont la réputation d’être organisés, très actifs dans la défense de leurs droits et dans la reconnaissance de leurs compétences. Il n’est pas rare d’entendre dans la bouche de Métropolitains, que les Brésiliens ne sont pas comme les autres immigrés (ni enfin de compte comme les Guyanais) car ils ont des origines européennes (ibid.).

 

De ce fait, indépendamment des représentations que se font les Guyanais sur les Brésiliens les échanges entre ces deux peuples s’intensifient, qu’ils soient au niveau linguistique, économique ou culturel. On remarque de plus en plus l’influence du modèle brésilien sur la société guyanaise. Plusieurs initiatives ont été envisagées en ce sens, notamment le projet – resté pour l’heure sur le papier – « de construire à Cayenne et/ou à Kourou un lycée international bilingue français-portugais » (Mouren-Lascaux, 1990 : 167). Mais, c’est avec la mise en place du Plan Vert[3], en 1975, que l’influence du modèle brésilien va se révéler de manière plus significative.

 

Avec l’échec de ce plan,  la transformation de l’image de la Guyane va s’opérer grâce à son côté exotique, mis en valeur par les Français Métropolitains depuis les années 80 et 90. Ils vont se dire intéressés par la nature sauvage, les paysages, la diversité ethnique de la Guyane, notamment les populations amérindiennes, qui représentent bien l’exotisme recherché par les Métropolitains.

 

De ce qui précède, nous pouvons constater que les Brésiliens sont très marqués par les inégalités sociales qui les poussent vers l’émigration. Il se peut que ces fractures sociales et économiques, particulières à certaines régions, influencent les représentations des Brésiliens en général sur les pays étrangers développés, à la recherche de ce qu’ils n’ont pas pu trouver au Brésil.

 

L’importance des représentations sociales dans les échanges entre les individus

 

L’étude des représentations apporte un éclairage fondamental à la compréhension des aspects cognitifs individuels et collectifs. Ainsi, pour Jodelet, les représentations sont à la fois « le produit et le processus d’une activité d’appropriation de la réalité extérieure à la pensée et d’élaboration psychologique et sociale de cette réalité » (1997 : 54). Autrement dit, ce sont les représentants mentaux de l’objet qu’elles reconstituent symboliquement : « elles portent la marque du sujet et de son activité » (ibid.). Ce processus renvoie donc au caractère constructif et autonome de la représentation, qui reconstitue la réalité, l’interprétant et donnant du sens à l’environnement social du sujet. C’est dans ce sens que la représentation est qualifiée par cette sociologue comme un « compromis psychosocial » (ibid. p. 61).

 

Moscovici quant à lui, s’intéresse aussi à étudier le phénomène des représentations et son influence sur la vie sociale, mais sous un autre angle. Il insiste particulièrement sur le rôle de la communication sociale, postulat de base pour les individus puisqu’ils trouvent dans les représentations « un code pour leurs échanges et un code pour nommer et classer de manière univoque les parties de leur monde, de leur histoire individuelle et collective » (Moscovici, 1961 : 11). Les représentations ont pour rôle ici de codifier et en même temps de dé-codifier le monde, à partir des codes connus et reconnus, partagés dans un groupe.

 

L’importance des  représentations dans la communication sociale, et par conséquent, dans les échanges entre les individus et/ou les groupes, est justifiée sous trois niveaux : au niveau de l’émergence des représentations ; de leur processus de formation ; et enfin, au niveau des dimensions des représentations directement liées aux organisations des conduites. Donc, la communication sociale interviendrait à tous les niveaux car « […] elles circulent, se croisent et se cristallisent sans cesse à travers une parole […] » (ibid., p.39). C’est la richesse des communications internes aux groupes, qui en prenant comme base leurs croyances et leurs valeurs, canalise, modifie et oriente les représentations des individus.

 

C’est au sein des différentes formes sociales, telles que les relations interindividuelles, institutionnelles ou médiatiques que vont pouvoir se faire et se défaire les représentations, ainsi qu’une pensée caractéristique à une société donnée. Ainsi, les représentations, toujours activées dans les relations sociales à travers la communication, ont le pouvoir de préconfigurer les pensées et par conséquent, les conduites. Les représentations ont pour finalité d’objectiver les idées véhiculées en leur conférant un statut d’évidence.

 

Cela nous permet de considérer les représentations non pas comme un simple reflet de la réalité, mais comme une « organisation signifiante », pour reprendre le terme d’Abric (op.cit., p. 13). Ceci permettra de définir les représentations « comme une vision fonctionnelle du monde, qui permet à l’individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites, et de comprendre la réalité, à travers son propre système de références, donc de s’y adapter, de s’y définir une place » (ibid.). Mais pour que les représentations remplissent leur vision fonctionnelle et signifiante du monde, il leur faudra des facteurs qui dépassent la situation dans laquelle elles se trouvent tels que : le contexte social et idéologique, la place de l’individu dans le groupe social, l’histoire personnelle de l’individu ou du groupe et les enjeux sociaux. L’influence de ces multiples facteurs collabore à l’interprétation de la réalité qui régit les relations des individus à leur environnement physique et social, déterminant ainsi les pratiques.

 

La reconnaissance de l’altérité

 

La relation à l’autre s’inscrit dans un contexte multidimensionnel où T. Todorov dans l’étude sur « La Conquête de l’Amérique : la question de l’autre » distingue trois axes :

 

C’est premièrement un jugement de valeur (un plan axiologique), l’autre est bon ou mauvais, je l’aime ou je ne l’aime pas ; ou comme on dit plutôt à l’époque, il est mon égal ou il est mon inférieur. Deuxièmement, l’action de rapprochement ou d’éloignement par rapport à l’autre (un plan praxéologique), j’embrasse les valeurs de l’autre, je m’identifie à lui ou bien j’assimile l’autre à moi, je lui impose ma propre image ; entre la soumission à l’autre et la soumission de l’autre. Il y a un troisième terme qui est la neutralité ou l’indifférence. Troisièmement, je connais ou j’ignore l’identité de l’autre (ce serait le plan épistémologique)  (1982 : 191).

 

Nous nous rallions à cette réflexion de Todorov car elle nous paraît résumer les attitudes et/ou appréhensions d’un individu face à l’autre, à l’inconnu. Pour tenter de mieux cerner le processus de mise en relation des cultures à travers l'autre, surtout de mieux comprendre les enjeux des représentations sur cette relation intersubjective, c’est la démarche réflexive qui nous paraît la mieux adaptée pour ce type d’étude. Le point de départ d’une telle démarche est une compréhension des relations entre "le monde d'où l'on vient" et "le monde de la communauté-cible". Ainsi, je constate que ces sept dernières années vécues en France ont contribué à voir ma culture maternelle d’un œil nouveau. Lorsque je porte des jugements sur la manière dont vivent les Français, je reviens implicitement à ma propre culture en faisant des auto-analyses sur mes habitudes culturelles, et en même temps, en essayant de comprendre pourquoi dans ma culture cela se passe différemment.

 

L'importance accordée à la compréhension dans notre expérience interculturelle nous renvoie à une perspective relationnelle comme le fait remarquer T. Todorov : « Si comprendre n'est pas accompagnée d'une reconnaissance de l'autre, comme sujet, cette compréhension risque d'être utilisée aux fins d'exploitation, du prendre, le savoir sera subordonné au pouvoir » (op.cit., p.138). Cette introduction de l'autre comme sujet dans cette approche relationnelle contribue énormément non seulement à la perception de l'autre, mais aussi à la perception et l'objectivation de sa propre culture. Il ne s'agit pas exactement de fusion entre moi et autrui, mais d'acceptation de l'autre sans pour autant renoncer à sa propre subjectivité. « L’objectivité ne se conçoit à l’origine que sur la base de l’intersubjectivité » (Moreau, 1956 : 38).

 

Cette importance de l'autre - plus exactement le rapport à l'autre - constitue l'axe essentiel de la dialectique sujet et objet. La perception des autres cultures est conditionnée par cette relation en miroir, dont les effets influencent aussi bien la démarche que le contenu de l'observation. En effet, l'autre est reconnu comme sujet actif et non comme objet à étudier, l'autre est considéré comme complémentaire du moi. Par ailleurs, pour que cette complémentarité puisse enrichir cette rencontre entre l'autre et moi il faudrait faire en sorte que chaque sujet puisse avoir une altérité positive, c'est-à-dire qui ne s'affirme pas dans une relation d'opposition ; la qualité de la perception de l'autre dépendra de l'engagement du sujet. En ce sens Cl. Clanet estime que :

 

C'est par la connaissance ou la reconnaissance de sa propre culture et par la capacité de l'assumer que passe la possibilité d'ouverture à d'autres cultures. Il faut bien que je sache qui je suis pour être capable d'accueillir l'autre sans crainte et avec le moins d'ambiguïté possible (1990:220).

 

Cette nécessité d’assumer notre propre culture et de la reconnaître  nous paraît donc opératoire, « car étrangement, l'étranger nous habite: il est la face cachée de notre identité […] de le reconnaître en nous même, nous nous épargnons de le détester en lui-même » (Kristeva, 1988 : 9). En effet, l'étranger émerge lorsque l’on prend conscience de la différence qui nous habite. Cette prise de conscience nous amènera à un rapport d'égalité avec l'autre et nous permettra de reconnaître notre propre étrangeté. Ainsi, l'autre ne sera pas enfermé dans une culture statique et sera reconnu en tant que sujet actif dans la relation.

 

L'autre naît donc de la réalité qui le relie à soi, un ensemble de différences et de ressemblances qui permettent en même temps de s'en rapprocher et de s’en éloigner. Cette mise en perspective de soi et des relations qui nous unissent aux autres oriente toute approche qui cherche à sortir du descriptif, afin de dépasser une pédagogie construite sur l’étude des cultures-objets. En mettant l’accent sur l’altérité, il s’agit davantage de promouvoir une ouverture sur autrui, conditionnée par l’ouverture sur soi, que de faire croire à un enseignement neutre et opérationnel.

 

Ainsi, apprendre à reconnaître la centration dont tout individu ou groupe est l’objet constitue un pas nécessaire à toute reconnaissance et connaissance d’autrui. Ce qui implique donc la nécessité de reconnaître que toute relation se fonde sur un réseau d’intersubjectivité mettant en évidence des entités distinctes. Ces dernières concernent l’état d’Amapa, situé au cœur de l’Amazonie brésilienne et la Guyane française.

 

Avant de présenter les analyses faites sur certains extraits issus des entretiens, nous tenons à donner plus de détails sur notre public-cible.

 

Particularités du public concerné


Nous avons choisi de mener notre étude auprès des six enseignants de français langue étrangère chargés de classes de collège et de lycée de Macapá (capitale de l’Amapá). Nous nous sommes centrée principalement sur les enseignants de la capitale. Nous aurions pu étendre notre enquête à ceux des autres villes de l’état pour avoir une vision plus globale de notre contexte d’étude, cependant, le peu de temps dont nous disposions à l’époque ainsi que l’accès difficile à certaines villes, où le bateau est le seul moyen de transport, ne nous a pas permis le déplacement.

 

Dans le but de couvrir un nombre considérable de niveaux d’enseignement, nous avons choisi des enseignants de tous niveaux, du collège au lycée, afin de faire une analyse plus élargie du contexte auquel nous nous intéressons et « éviter la généralisation à partir d’un échantillon mal diversifié » (Kaufman, 2004 : 41).

 

Précisons que seulement trois enseignants parmi les six interrogés avaient fait des séjours plus au moins longs en Guyane, avec des objectifs linguistiques et/ou personnels, et parmi les trois, un seul s’était déjà rendu en France. Il nous paraît important de prendre en considération cet aspect dans la mesure où les représentations construites seront étroitement liées au niveau de connaissance de l’individu par rapport à la culture en question. Plus il aura des connaissances approfondies sur la culture étrangère moins ses représentations seront stéréotypées.

 

Le type de recueil de données et d’analyse utilisé


L’enquête par entretien constitue le mode de collecte principal d’information pour le type d’étude à laquelle nous nous intéressons.

 

Le choix du type d’analyse, ainsi que le choix du type de collecte, est subordonné aux objectifs de l’étude et à sa formulation théorique (Blanchet & Gotman, 2001).  De ce fait, nous avons estimé plus convenable de procéder à une « analyse thématique » des contenus discursifs recueillis. Ce type d’analyse présente l’avantage de produire une cohérence thématique inter-entretien - contrairement à l’ « analyse par entretien » - ce qui nous permettra de construire une lecture dynamique du sens commun qui fonde les représentations du public en question.

 

C’est à un niveau profond, près des croyances, que prennent source et s’alimentent les représentations les plus enracinées face à l’Autre et à sa culture. Ce sont les types de représentations forgées sur l’Autre que nous essayons de saisir dans la partie suivante consacrée aux analyses.

 

Les liens entre la Guyane et le Brésil


Nous commencerons ici par analyser les autoreprésentations des enseignants, c’est-à-dire celles construites sur leur propre pays, pour ensuite les mettre en relation avec celles émises sur la Guyane.

 

Afin de connaître les représentations de notre public sur le Brésil nous avons employé la technique de « mots-associés ». Au moment de l’application de la technique, nous avons remarqué une certaine difficulté de la part de certains interrogés à formuler et à organiser leur réflexion par rapport au Brésil. Pour certains, pays et personnes se confondaient, d’où l’apparition, dans certains cas, d’un même mot pour caractériser le Brésil et les Brésiliens, ce qui a rendu le regroupement de ces mots un peu laborieux. Pour l’E1, il est plus facile d’identifier les particularités de la culture étrangère que de sa propre culture : « on n’a pas l’habitude de s’auto analyser ».

 

Malgré quelques difficultés rencontrées par certains enseignants, nous avons pu regrouper plusieurs types d’autoreprésentations :

 

125  I - Et lorsqu’on dit « Brésiliens », que penses-tu ?
126 E1 - [quelques secondes plus tard] c’est difficile d’y répondre parce qu’on n’a pas l’habitude de s’auto analyser/les trois mots que je vais te dire certainement changeront avec le temps/mais je crois… une certaine stabilité économique, l’opportunité de croissance économique et éducationnelle/en trois mots c’est un peu compliqué pour moi…
126  I - Cela peut être par rapport à la culture, au comportement, l’aspect physique…
127  E1 - Le développement, l’éducation et la politique.
72  I - Bon, on a déjà parlé de la Guyane, des Guyanais, de la France, des Français et par rapport au Brésil ?
73  E2 - La gaîté, le divertissement et le carnaval/non le carnaval est un divertissement/ nous sommes serviables, réceptifs aux autres/les Brésiliens sont le résultat d’un mélange de bonnes choses/on a toujours l’envie de connaître les personnes des autres pays, c’est presque unanime chez les Brésiliens/on est très curieux, on a envie de connaître, cela fait partie de nous, de savoir ce qu’ils [les étrangers] font, ce qu’ils sont, parce qu’ils ont des cultures très différentes de la nôtre.
56 E3 - Lorsque je pense « Guyane », je dirais mélange. « Brésil » : immensité et « France » : histoire
57  I - Explique-moi pourquoi avoir choisi ces mots ?
58  E3 - […] l’immensité parce que le Brésil c’est un pays énorme où il y a beaucoup à découvrir/on ne connaît même pas la moitié du Brésil/j’aurai pu dire l’Amazonie, mais le Brésil ne s’y résume pas, par contre, pour ta recherche cela attirerait beaucoup d’attention, puisque les Européens l’adorent ! […]
67  E4 - […] concernant le Brésil, je crois que notre manière d’être attire l’attention, on est hospitalier ! Surtout la région Nord du Brésil.
62  E5 - […] concernant le Brésil… la diversité culturelle, on est métis.
72  E6 - Je crois que… la diversité culturelle qui n’est pas très valorisée et l’envie de connaître les autres cultures.

 

Dans le souci de mieux saisir les éléments qui interviennent à l’intérieur de la relation entre la Guyane et le Brésil - plus précisément l’Amapá – nous préférons n’isoler ici que les éléments qui sont en rapport direct avec le pays, tels que : « développement, politique, éducation » E1 ; « gaîté, divertissement, réceptifs, serviables, curieux» E2 ; « immensité » E3 ; « hospitalier » E4 ; « diversité culturelle, métis » E5 ; « diversité culturelle, envie de connaître les autres cultures » E6. Pour ceux caractérisant les personnes nous y reviendrons dans la partie suivante car ils relèvent d’une perspective différente.

 

La Guyane française bénéficie presque des même types de représentations. Elle évoque les « Guyanais et les Brésiliens » E1 ; la « gaîté, agités » E2 ; le « mélange d’origines » E3 ; « la langue créole » E4 ; la « richesse de cultures » E5 ;  la « diversité ethnique » E6. Il n’est pas surprenant que la Guyane soit perçue, majoritairement, à travers sa diversité culturelle et ethnique, car souvent le processus de formation de sa population a été comparé à celui du Brésil : « […] je pense qu’ils ont aussi des descendants d’esclaves comme nous en avons aussi au Brésil, si l’on observe bien l’histoire tout est lié » E2 ; « elle ressemble beaucoup à la culture brésilienne, la présence des Indiens, des Noirs et des Blanc » E4 ou encore « celles [les représentations] sur le Brésil et sur la Guyane sont beaucoup plus proches… la diversité culturelle » E6.

 

La variété des résultats auxquels nous sommes arrivés - tant sur les représentations concernant la Guyane que celles sur le Brésil – réside, pour nous, dans le fait que nous ne nous trouvons pas dans un jeu d’opposition constant où « eux » et « nous »  sont placés dans une hiérarchie de valeurs et de cultures. Certains termes tels que  « diversité culturelle » et « gaieté »  en font preuve car ils apparaissent à plusieurs reprises en tant que particularités à la fois de la société guyanaise et brésilienne. Ceci peut être interprété à travers l’envie de valorisation et de reconnaissance de l’identité brésilienne confrontée aux mouvements de fond de la mondialisation.

 

Il s’exprime ici toute la richesse mais aussi la force des représentations sur les relations de nature socioculturelle comme celle entre l’Amapá et la Guyane où les enjeux économiques sont considérables pour chaque région. Ces enjeux sont ressentis à travers les éléments « développement, politique et éducation »  qui émanent d’un public qui vit au cœur des inégalités sociales. Le Brésil, pays en développement, bénéficie de certains atouts mais connaît aussi des difficultés, notamment au point de vue socio-économique, et tente d’appliquer une politique dans le sens du développement, même si celle-ci nous paraît parfois utopique. C’est ce désir de progrès, de croissance économique qui transparaît dans ces propos. Le terme « divertissement » nous semble bien être le reflet d’un pays où le carnaval et le football font partie d’un imaginaire collectif qui dépasse les frontières actuelles de ce pays-continent ; où l’ « immensité » territoriale ainsi que ses richesses naturelles confirment sa participation de taille dans la politique des pays sud-américains, représentés par le MERCOSUR.

 

Ainsi, la fracture socio-économique dans laquelle se trouve la population amapéenne et guyanaise contribue à rapprocher ces deux régions qui partagent divers points : leur économie fragile, leur localisation périphérique par rapport aux grands centres dont elles dépendent (Brasilia/Paris), la diversité culturelle de leur population et l’envie de valorisation identitaire.

 

Nous verrons dans la partie suivante si leurs représentations concernant les personnes bénéficient du même rapprochement ou non.

 

Guyanais et Brésiliens : la part cachée de la proximité dans la relation à l’autre


Nous procéderons à l’analyse des autoreprésentations des enseignants pour ensuite les croiser avec celles des Guyanais. Remarquons que les enquêtés n’ont éprouvé aucune difficulté pour en parler, excepté l’E1 qui précédemment a employé les mêmes éléments tant pour le pays que pour les personnes :

 

72  I - Bon, et par rapport aux Brésiliens?
73  E2 - […] les Brésiliens sont le résultat d’un mélange de bonnes choses/on a toujours l’envie de connaître les personnes des autres pays, c’est presque unanime chez les Brésiliens/on est très curieux, on a envie de connaître, cela fait partie de nous, de savoir ce qu’ils [les étrangers] font, ce qu’ils sont, parce qu’ils ont des cultures très différentes de la nôtre.
60  E3 - Sur la personne, n’est-ce pas et non le pays ? […] pour les Brésiliens… réceptifs, sympas […]
62  E3 - […] dans le cas des Brésiliens… sympas, réceptifs car les Brésiliens ne sont jamais impolis avec les étrangers/c’est pour cela que les étrangers nous aiment bien/si on voit un étranger perdu dans la rue on essaye de l’aider […]
67  E4 - […] concernant le Brésil, je crois que notre manière d’être attire l’attention, on est hospitalier ! Surtout la région Nord du Brésil.
62  E5 - […] concernant le Brésil… la diversité culturelle, on est métis.
72  E6 - Je crois que… la diversité culturelle qui n’est pas très valorisée et l’envie de connaître les autres cultures.

 

De leurs propos ressortent des traits tels que : « réceptifs, serviables, curieux » E2 ; « réceptifs, sympas » E3 ; « hospitaliers » E4 ; « métis » E5 ; « envie de connaître les autres cultures » E6. Nous nous apercevons immédiatement que tous les termes émis sont entièrement positifs, hautement stéréotypées et font référence surtout au type de comportement vis-à-vis d’un étranger. Nous avançons à ce sujet que le contexte frontalier dans lequel se trouve l’Amapá est de nature à favoriser ce type de représentation, ce qui fait que l’on ait « envie de connaître les autres cultures » d’où le terme « curieux ».

 

Les formulations des informateurs telles que : « aiment connaître d’autres cultures », « réceptifs », « ouverts », «jamais impolis avec les étrangers », termes qui définissent les relations entre les Brésiliens et les étrangers nous font penser aux stéréotypes du type bipolaire (Serra & Py, 2004), où les auto-stéréotypes caractérisent les individus qui les émettent, les rattachant à leur groupe et celles où les hétéro-stéréotypes caractérisent des individus appartenant à d’autres groupes. En effet, en émettant des hétéro-stéréotypes sur les Guyanais, les enseignants amapéens laissent transparaître les caractéristiques de leur propre groupe (les auto-stéréotypes) à travers un jeu d’opposition. C’est en fait la relation entre « nous » et les « autres » que l’on établit par ce moyen, ce qui valide le pouvoir d’interprétation du savoir commun (Perrefort, 2004).

 

Ces représentations font ressortir la manière dont les enseignants font exister la réalité des Guyanais et leur culture locale ainsi que celles du Brésil. Ces représentations doivent être considérées selon l’expression de Lévi-Strauss comme une « forme de réalité » qui est ce avec quoi l’enseignant doit compter dans sa pratique pédagogique. Si nous considérons que l’enseignement d’une langue étrangère est en effet un échange de représentations entre l’enseignant et l’apprenant (Zarate, 1993)

 

La société guyanaise qui a également reçu, l’influence de plusieurs cultures, ne bénéficie cependant pas des mêmes attributs. Les Guyanais sont vus comme des gens « protectionnistes », « pas assez ouverts », « pas assez réceptifs », « pas faciles »… mais aussi « serviables » et « sympas » selon les expériences vécues. On relève ici que la grande majorité des termes signalent une forte différence entre les éléments caractérisant la société brésilienne et ceux qui caractérisent les Guyanais. Nous émettons l’hypothèse que les enjeux socio-économiques ainsi que les relations entretenues avec d’autres pays y concourent. Certes, le Brésil subit les influences culturelles des pays étrangers, surtout celles des Etats-Unis, mais pourrait-il en être autrement ? Il nous semble que non en raison d’un fort mouvement mondial où les frontières obéissent à des besoins politiques et culturels autant qu’économiques. Tandis que pour les Guyanais ce sont d’autres paramètres qui jouent : les sociétés créoles se sont historiquement construites dans un rapport de subordination aux pays colonisateurs qui les ont vu naître. Cette relation, même constituée par des conflits et désaccords demeure déterminante pour la formation des sociétés contemporaines. Marquée par des histoires souvent violentes, les sociétés créoles ont du mal à s’autonomiser, tant au plan politique et économique que dans les domaines culturels. Les Guyanais n’échappent pas à cette réalité car le système socio-économique construit a marqué profondément les bases de l’organisation sociale et le contexte dans lequel pourrait se développer une société en harmonie avec l’évolution contemporaine au niveau international. Donc, sur ces bases ont été forgées les relations guyanaises où les signes d’une continuité historique en terme de rapports sociaux, culturels et économiques avec les autres communautés sont nettement présents. Ainsi, les oppositions entre les Guyanais et les Brésiliens se situeraient dans plusieurs domaines tels que les relations sociales, les comportements, les mentalités et la langue.

 

Parmi les représentations portées par les enseignants sur eux-mêmes et sur les Guyanais, nous n’avons pas pu, bien sûr, introduire toutes les nuances qui en ressortent. Nous avons mis en valeur celles qui nous paraissent les plus importantes pour notre étude d’un point de vue qualitatif, tout en essayant de rester au plus près de l’idée de départ de notre public.

 

Les Guyanais : des proches lointains ou des proches éloignés ?


Le sentiment de proximité éprouvé par notre public trouve des justifications diverses. Certaines sont d’ordre historique tel que : « l’Amapá a failli appartenir à la Guyane » E3 ; « on a des liens historiques avec la France et lorsqu’ils [les Français] ont voulu s’installer en Guyane, ils se sont introduits par Oiapoque » E2. D’autres sont reliées à la présence des Amapéens en Guyane : « il y a beaucoup d’Amapéens qui habitent en Guyane » E1 ; « il existe même un quartier habité que par des Brésiliens » E4. Notons enfin qu’un lien passant par des contacts plus directs avec des Guyanais est exprimé : « j’ai rencontré des Guyanais super sympas» E1 ; « je suis déjà allée quatre fois à Cayenne, j’ai observé comment on y vivait » E6 ou même des contacts indirects : « je connais des enfants qui passent leurs vacances à Paris! Leurs parents habitent à Cayenne et se rendent souvent à Paris » E5 ; « j’ai rencontré une personne qui habitait à Kourou » E3, ce qui confirme le sentiment de proximité.

 

Certes, l’Amap­á est très proche géographiquement de la Guyane, le son de la langue française y est très familier à cause de la tradition d’enseignement/apprentissage du français, mais les stéréotypes à propos des Guyanais demeurent fortement ancrés, nourris à la fois par le sentiment de proximité et d’éloignement plus au moins forts selon les expériences vécues.

 

Le sentiment d’éloignement, malgré les liens censés rapprocher les Amapéens des Guyanais, est souvent interprété par les enseignants sur le mode de la différence, à cause de l’impossibilité d’attribuer du sens à des attitudes, à des comportements  « étranges » (Flye Sainte Marie, 1995). Mais, n’est-ce pas l’une des fonctions des stéréotypes ? Donner du sens aux relations de manière rapide et économique ? Les propos tenus par l’E1 révèlent un aspect intéressant : il essaie de rendre compatible ses formules stéréotypées avec son expérience à travers une tierce personne, dans le but de donner du sens aux comportements « étranges » des Guyanais envers les Brésiliens :

 

15  I - Pendant ta formation, tu as eu des contacts avec des natifs ? Des Français…
16  E1 - Oui, avec des Français et des Guyanais, parce que j’ai travaillé à Oiapoque, à la frontière/j’ai eu pas mal de contact avec eux/ce que j’ai remarqué c’est qu’il existe une antipathie des Français par rapport aux Guyanais qui habitent en Guyane et vice-versa/il y a des Français qui aiment plus les Brésiliens que les Guyanais, et pendant mes conversations, j’ai pu remarquer ça.
106  E1 - […] j’ai rencontré des Guyanais super sympas/j’ai rencontré un Marseillais à Oiapoque qui n’aimait pas les Guyanais, il aimait plus les Brésiliens/ils disent [les Français] que les Brésiliens sont plus bosseurs que les Guyanais.

 

Les contacts effectués par l’E1 datent de la période où il travaillait à Oiapoque, ville frontalière qui sépare la Guyane du Brésil, très fréquentée par les Guyanais et les Français qui habitent aux abords du fleuve Oiapoque. La proximité avec la Guyane lui a facilité l’accès à la ville de Cayenne, la capitale, et à Kourou, où il a pu observer « qu’il existe une antipathie des Français par rapport aux Guyanais et vice-versa ». Nous ne cherchons pas à savoir, dans notre étude, la raison pour laquelle cette relation s’avère problématique, mais plutôt sa fonction dans les propos de notre informateur. Il nous semble qu’elle intervienne, bien qu’implicitement, pour confirmer les propos tenus sur le comportement « austère » et « méfiant » des Guyanais vis-à-vis des Brésiliens qui habitent en Guyane. Cela semble être renforcé par « […] ils disent que les Brésiliens sont plus bosseurs que les Guyanais » d’où la raison pour laquelle les Guyanais ne seraient pas très appréciés des Français, ce qui nous laisse entendre les propos de l’E1. Nous observons ici que « le sujet attribue implicitement la formule aux membres d’une communauté autre que la sienne, dont il dénonce une attitude particulière dirigée contre sa communauté d’appartenance » (Serra & Py, op. cit., p. 233). Ces passages nous montrent deux pistes intéressantes : l’informateur signale son détachement de la communauté française à travers la formule « ils disent » (passage 108) et en même temps délègue à ces derniers la responsabilité de leurs propos stigmatisants, afin de renforcer ses hétéro-stéréotypes négatifs dirigés vers les Guyanais.

 

Ainsi, l’« élasticité » subie par les notions de proximité et de distance selon les situations nous permet de comprendre une des caractéristiques des représentations : elles sont « mouvantes et souples » (Jodelet, 1997 : 29), à cause des expériences individuelles qui nourrissent les connaissances de l’individu dans un contexte spécifique. C’est la raison pour laquelle elles présentent de fortes différences interindividuelles, ce qui ressort des extraits analysés.

 

Conclusion

 

Il a paru important de présenter l’Amapá, et son évolution au fil de l’histoire - aspect diachronique - sans oublier sa situation actuelle - aspect synchronique - car la société amapéenne est le produit d’événements, d’actions, d’interactions intra et interculturelles. L’histoire d’une région, d’un pays ou d’un peuple laisse des traces dans la mémoire culturelle et sociale de la société concernée. Comme le souligne H. Moniot, chercheur en didactique de l’histoire, celle-ci alimente en représentations les identités :

 

Elle [l’histoire] dit les origines, les généalogies, les pères fondateurs, elle justifie les appartenances, dresse les tableaux et les portraits qui instituent les différences et les ressemblances qu’on a avec les siens, à toute échelle (1993 : 29)

 

Donc, l’évolution économique, politique et historique de la société amapéenne dans la sphère nationale la différencie de la société brésilienne en général, car elle possède une histoire unique, particulière, marquée par un passé de litige, d’isolement, de repli. Aussi, les circonstances géo-historiques ont-elles été déterminantes pour l’occupation de l'état et pour la création des stratégies de développement afin de l’intégrer au contexte national.


Nous souscrivons au propos de J. Demorgon (2005 : 5) qui exprime que «l’histoire d’un peuple n’est pas construite sur la seule volonté humaine mais est le fruit de multiples affrontements et réorganisations menées par les acteurs qui y sont impliqués». Nous ajoutons que ces réorganisations sont le produit d’un processus de construction, déconstruction et reconstruction subi par les sociétés, ce qui fait que les cultures et les relations intergroupes sont en constant mouvement.

 

Pour comprendre cette partie de l’Amazonie, il faut connaître son processus d’«inter-culturation historique», les relations entre les acteurs et les sociétés singulières. En fait, ce processus a pu se réaliser grâce aux organisations produites par tous les acteurs internes et externes, qu’ils soient blancs, indiens ou noirs. L’histoire socioculturelle de la société amazonienne (amapéenne dans notre cas d’étude) s’est inscrite ainsi, entre identité/altérité, rapprochement/éloignement, connaissance/ reconnaissance.

 

En ce qui concerne les enseignants de français de Macapá, notre public d’étude, il sera nécessaire de développer un travail plus approfondi autant sur la culture brésilienne que sur celle de la Guyane, afin de mieux comprendre leurs représentations car, vu de Macapá, la Guyane relève d'abord et surtout des représentations que les enseignants s’en font. La réflexion qu’ils seront amenés à conduire sur la culture cible pourra être une aide précieuse à la compréhension du fonctionnement de leur culture maternelle et d’une façon plus générale, à celle de la complexité des cultures et de leurs liens pour la construction d’une identité propre.

 

 

Références bibliographiques

 

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JODELET Denise. Les représentations sociales, 5è éd., Paris : PUF, 1997. Collection. Sociologie d’aujourd’hui.

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MOREAU Jacques. L’homme et son prochain, Paris : PUF, 1956.

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PERREFORT Marion. À la recherche des stéréotypes perdus… ou occultés, in L. GAJO & al., Un parcours au contact des langues, Paris : Didier, 2004, p.261-267. Collection LAL.

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SERRA Cecilia & PY Bernard. Le crépuscule des lieux communs ou les stéréotypes entre consensus, certitude et doute, in L. GAJO & al., Un parcours au contact des langues, Paris : Didier, 2004. p.219-239. Collection. LAL.

TODOROV Tvetan. La conquête de l'Amérique : La question de l'autre, Paris : Seuil, 1982.

ZARATE Geneviève. Représentation de l'étranger et didactique des langues, Paris : Crédif, 1994.

 

 


[1] D’autres communautés vont être intégrées dans l’imaginaire guyanais sur un modèle dichotomique indigène/étranger, autochtone/africain : la figure de l’Amérindien peut être rapprochée et en même temps opposée à celle du Noir marron sur la base d’un schéma similaire. Sur ces questions, voir entre autres JOLIVET, 1987, 1990, GEARAUD, 2007.

[2] Bâtiments Travaux Publics

[3] Ce plan visait à mettre en valeur l’agriculture de la Guyane, tout en contribuant à repeupler ce grand pays vide. Elevage extensif, migration, front pionnier, tous les éléments étaient rassemblés pour faire écho à la situation brésilienne de conquête de l’intérieur du territoire. On envisageait même de faire de Saül, une minuscule bourgade de l’intérieur de la Guyane, la capitale du département, inspiré sur le modèle de Brasilia. Les Français qui s’installèrent en Guyane à l’époque étaient animés par un esprit pionnier. Ils se découragent bien vite. Le Plan Vert fut en échec pour la population guyanaise (cf. Emmanuel LÉZY, 2000, Guyane, Guyanes : une géographie « sauvage » de l’Orénoque à l’Amazone, Paris, Belin).