Langue portugaise en Afrique et œuvres littéraires : l’approche pluridimensionnelle de Michel Laban

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Maria Helena Araújo Carreira

Université Paris 8

Laboratoire d’Etudes Romanes (EA 4385)

 

 

 

En exergue de son article “João Guimarães Rosa & José Luandino Vieira. Premières Histoires source d’Autrefois la vie ? ”[1], Michel Laban présente une citation de chacun des deux auteurs étudiés, ayant trait à la créativité linguistique :

 

« Je veux écrire des livres qui après-demain ne seront plus lisibles. » (João Guimarães Rosa)
« Il avait vu, changé : il avait désappris le parler connu, il voulait tout rendre nouveau. » (José Luandino Vieira)

 

Je me laisserai guider par ce choix de Michel Laban pour aborder quelques apports originaux et de grande portée de sa recherche. D’une part l’écrivain brésilien met l’accent sur l’enracinement profond du langage dans un contexte que, dans l’avenir, les lecteurs ne sauraient plus interpréter ; d’autre part l’écrivain angolais, par la médiation du narrateur et du personnage Turito de « Là-bas, à Tetembuatubia » se tourne vers l’avenir, par la subversion du langage du présent, comparée à « un feu nouveau ».

 

C’est bien cette tension entre enracinement et projection, cet éclatement de la langue dans le discours que Michel Laban a inlassablement cherché à saisir. J’essaierai, dans cette étude, d’y apporter quelques éléments de réflexion.

 

***

 

Prenons le co-texte de la citation (ci-dessous soulignée) de l’auteur angolais et sa traduction par  Michel Laban ce qui nous permettra d’aborder la créativité linguistique de Luandino Vieira et celle de son traducteur :

 

- Não sejas medrúsico… - murmurou-se ou riu, a gente nunca que sabia mais, tudo só sendo estranhos novos ecos em nossas velhas orelhas.
- Medrúsico? - o Neca cuspinhou – Medrúsico? ’tá xalado mesmo...
E aí se viu o Zeca já estava todo nos outros lados de lá, saltava o quintal da separação de irmãos, virava guerreiro incivil – que o chefe ainda que era sempre o Neca, ali, naquele sítio, naquela hora, todo o dia.
- Medrúsico, sim senhor! E tu que és o piorento parvúnico farinzéu...
E o Turito sorria, fraterno leio do outro: na volta de lá onde que tinha saído cassumbulara um fogo novo, falava as alheias coisas ele mesmo não lhes sabia, tudo só eco xalado de palavras sérias de sua mãe dele, em cabeceiras rezando latins, orações? Na doença viajara – era a toda mais verdade que explicava, amigo imaculado. Vira, virara: tinha desaprendido a falagem sabida, tudo ele queria fazer novo só. Que era ordem d’anja francesa, xinguilada nos sonhos das febres – a irmã-de-caridade hospitalar, sua noiva.[2]

 

La traduction de Michel Laban est la suivante:

 

- Ne sois pas peurydre…- murmura-t-il, ou bien rit-il, impossible à savoir, tout n’étant qu’étranges nouveaux échos dans nos vieilles oreilles.
- Peurydre ? – Neca crachota – Peurydre ? Complètement fada...
Et alors on vit que Zeca se trouvait tout entier des autres côtés de là-bas, il sautait par-dessus le jardin de la séparation de frères devenait guerrier incivil – car le chef était encore Neca, là, à cet endroit, à ce moment-là, toute la journée.
- Peurydre, oui Monsieur ! Et toi tu es le piresque imbécilunique pharispique…
Et Turito souriait, fraternel de l’autre: durant son séjour, là-bas, il disait les étrangères choses que lui-même ne connaissait pas, tout n’étant qu’écho fou de paroles sérieuses de sa mère implorant en latin à ses chevets, des prières ? Dans la maladie il avait voyagé – c’était la toute plus vérité qu’il expliquait, ami immaculé. Il avait vu, changé : il avait désappris le parler connu, il voulait tout rendre nouveau. Car c’était l’ordre d’une angesse française dont l’esprit l’avait visité dans les transes des rêves fiévreux – la sœur-de-charité hospitalière, sa fiancée.[3]

 

Ces extraits contiennent une sorte de manifeste à la fois de l’écrivain Luandino Vieira et du chercheur-traducteur Michel Laban. En effet, que ce soit par la médiation de la création littéraire ou par celle de la traduction qui en est proposée, ces séquences textuelles constituent, à mon sens, des démarches de l’écrivain et du chercheur-traducteur : Luandino Vieira, militant et écrivain, apprenti attentif des procédés du langage populaire de Luanda, non pour le reproduire mais pour en recréer les procédés et « la structure du discours lui-même »[4]; Michel Laban, déchiffreur tenace de cette écriture non pour se limiter au texte comme un produit clos, mais pour le situer dans un contexte social, politique et littéraire plus large.

 

Ces deux démarches – celle de Luandino Vieira et celle de Michel Laban – convergent et se manifestent dans les entretiens menés par celui-ci[5]. Je reprends un extrait, traduit par Michel Laban, de l’un de ses entretiens, en 1977, avec Luandino Vieira, à propos de l’importance de l’écriture de l’écrivain brésilien Guimarães Rosa pour l’écriture de l’écrivain angolais.

 

Et alors cela [premier contact, en 1964, avec l’œuvre de Guimarães Rosa, à savoir Sagarana] a été pour moi une révélation. J’avais déjà senti qu’il fallait mettre à profit, littérairement, l’instrument parlé des personnages, ceux que je connaissais, qui m’intéressaient, qui reflétaient – de mon point de vue – les véritables personnages qui devaient apparaître dans la littérature angolaise. Ce que je n’avais pas encore trouvé, c’était le chemin. […] La seule chose que je n’avais pas encore comprise, et c’est ce que João Guimarães m’a appris, c’est qu’un écrivain a la liberté de créer un langage qui ne soit pas celui que ses personnages utilisent : une forme homologue de ces personnages, de leur langage. En d’autres mots : c’est les procédés dont se sert le peuple pour construire son langage que je devais apprendre ; je pensais que, si j’en étais capable – je crois que je n’en ai pas été capable -, je pensais que, en utilisant les mêmes procédés conscients ou inconscients dont le peuple se sert pour utiliser la langue portugaise – quand ses structures appartiennent, par exemple, au quimbundo -, le résultat littéraire serait perceptible : car je ne m’intéressais pas seulement aux déformations phonétiques, je m’intéressais à la structure du discours lui-même, à la logique interne de ce discours. […][6]

 

Cette déclaration de Luandino Vieira nous met sur la voie du parcours de recherche de Michel Laban non seulement pour étudier l’œuvre de cet écrivain, mais aussi celles de nombreux autres écrivains africains de langue portugaise.

 

***

 

Dans sa thèse de doctorat de troisième cycle L’Oeuvre Littéraire de Luandino Vieira, soutenue à l’Université de Paris-Sorbonne, sous la direction de Paul Teyssier, en 1979, Michel Laban développe une étude qui contient le noyau des recherches qu’il a poursuivies les trois décennies suivantes sur l’ensemble des littératures africaines en langue portugaise. Son Habilitation à Diriger des Recherches, dont le Document de Synthèse s’intitule Recherches en littérature africaine de langue portugaise, soutenue en 1999 à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3, est le résultat de l’approfondissement et de l’élargissement de ses recherches.

 

Revenons donc à la thèse de 3e cycle (427 pages) de Michel Laban. Son plan détache clairement l’approche adoptée :

 

- Introduction (où sont présentées les différentes œuvres de Luandino Vieira),

- La société de Luanda et Luandino Vieira face à cette société,

- Luandino Vieira et les problèmes culturels,

- Conclusion,

- Annexes (60 pages ; transcription des rencontres avec Luandino Vieira et avec António Cardoso, camarade d’enfance de Luandino Vieira).

 

Soulignons que les questions linguistiques qui sont centrales dans les recherches de Michel Laban, et qui occupent plus de 200 pages de sa thèse de 3e Cycle, prennent place dans la partie intitulée « Luandino Vieira et les problèmes culturels ». Cette partie se sous-divise en « Le surnaturel africain », « La religion catholique », « La vision de la nature » et « La langue de Luandino Vieira », avec un sous-titre très éclairant : « Le processus d’élaboration linguistique ».

 

L’axe fondamental que je retiens est donc l’étude de la langue portugaise, d’après les œuvres littéraires qui captent le processus d’élaboration linguistique au sein d’une culture et d’une société données : le portugais de Luanda dans l’œuvre littéraire de Luandino Vieira, certes, mais aussi, plus largement, de l’Angola ; le portugais, toujours d’après des œuvres littéraires du Cap-Vert, de Guinée-Bissau, de S. Tomé et Principe et, de façon plus intense et systématique les deux dernières décennies, le portugais du Mozambique. C’est en effet sur son Dictionnaire du portugais littéraire du Mozambique que Michel Laban travailla sans relâche, jusqu’à l’épuisement de ses forces.

 

La méthodologie suivie par Michel Laban, clairement exposée dans ses travaux, notamment dans sa thèse de doctorat de 3e cycle, de 1979, et dans son Habilitation à Diriger des Recherches de 1999, mentionnées ci-dessus, consiste à faire converger l’étude du contexte social et culturel, l’étude des œuvres littéraires de chaque écrivain, la façon dont chaque écrivain se situe et situe son œuvre, l’étude analytique des spécificités linguistiques de chaque œuvre, avec consultation de son auteur. Compte-tenu du nombre très élevé d’œuvres littéraires étudiées (dont la plupart des auteurs ont été interviewés par Michel Laban) nous pouvons nous rendre compte de l’ampleur et de l’importance du travail réalisé.

 

Dans ses volumes Encontro com escritores (2 volumes pour l’Angola, 1991, 2 vol. pour le Cap Vert, 1992, 3 volumes pour le Mozambique, 1998)[7], Michel Laban nous présente un matériel d’une grande richesse culturelle, sociale, littéraire, linguistique sur les pays africains lusophones. Ces volumes réunissent la transcription des entretiens menés par Michel Laban auprès de chaque écrivain. Les questions portent sur le parcours de l’écrivain, mais aussi de l’individu, homme ou femme, qui écrit dans un contexte social et culturel donné, sur l’œuvre en général, aussi bien que sur des aspects très précis, notamment sur des spécificités linguistiques.

 

C’est à propos de ces spécificités du portugais dans les œuvres littéraires étudiées par Michel Laban que le contact avec les différents écrivains se poursuit. Des questions sont posées à chaque écrivain, de façon à savoir, dans la limite du possible, s’il s’agit d’un néologisme, d’une spécificité du portugais de tel pays, de telle région, de telle ville, de tel groupe social. Et si c’est un néologisme, d’après quels procédés, quelles langues (notamment la langue substrat) l’écrivain l’a-t-il créé ?

 

***

 

Prenons quelques exemples lexicaux extraits du passage de No antigamente, na vida et de sa traduction présentés ci-dessus, selon l’ordre d’apparition dans le texte :

 

- medrúsico / trad. « peurydre »

- piorento parvúnico farinzéu / trad. «piresque imbécilunique pharispique»;

- cassumbulara / trad. « il s’était emparé d’un feu nouveau »;

- falagem / trad. « parler connu » ;

- xinguilada nos sonhos das febres / trad. «dont l’esprit l’avait visité dans les transes des rêves fiévreux».

 

Si nous consultons la partie de la thèse de doctorat (1979) de Michel Laban consacrée aux « Particularités lexicales » (p. 159-357), nous y trouverons les explications suivantes, l’astérisque précisant qu’il s’agit d’une forme créée par l’écrivain :

 

MEDRÚSICO* - L. Vieira : «medo + medusa, portanto um medo de muitas cabeças».

PIORENTO* - L. Vieira: «pior que pior; pior + ento (PL)[8]».

PARVÚNICO* - L. Vieira: «Parvo + único».

FARINZÉU* - L. Vieira: «fariséu + jinzéu = fariseu + formiga que pica muito».

CASSUMBULAR* - L. Vieira: «tirar por meio de jogo infantil a cassumbula (LN)[9]».

FALAGEM* - L. Vieira: «o acto, acção de falar (e não o resultado)».

XINGUILADO – L. Vieira: «(do K, [kimbundu] ku xingila – entrar em transe mediúnico) – possuído por um espírito».

 

Sur ces sept items lexicaux, qui posent un problème de compréhension à un locuteur portugais - et c’est bien la norme portugaise de Lisbonne qui a servi de repère à Michel Laban pour l’étude des particularités lexicales, morphologiques, syntaxiques des œuvres littéraires analysées – il y a six créations de l’écrivain Luandino Vieira et un mot du kimbundu – « xingila » -, adapté à la morphologie du portugais (suffixe -ado), et qui fait partie de l’usage des locuteurs à Luanda.

 

Ce qui ressort de ces créations lexicales de Luandino Vieira, mais aussi de « xinguilado » qui résulte d’un métissage de langues faisant partie de l’usage linguistique, c’est leur apparente régularité morphologique (voir les terminaisons en –ico, -ento, -eu, -ar, -agem, -ado), ainsi que des procédés de combinaison de la base lexicale et des morphèmes grammaticaux. La création de Luandino Vieira du verbe « cassambular », à partir du nom « cassambula », qui a son origine dans une langue native, suit le même procédé de création linguistique du mot d’usage social « xinguilado » (participe passé de « xinguilar », dont la base lexicale appartient à une langue native) ; quant aux créations « medrúsico », « parvúnico », « farinzéu », ce sont des mots-valises qui agglutinent des mots (« medo » + « medusa » ; « parvo » + « único » ; « fariseu » + « jinzéu ») tout en gardant la morphologie portugaise. Le cas de « medrúsico » appelle la remarque suivante : la formation d’un adjectif avec le morphème grammatical « -ico » et l’épenthèse du phonème /r/ - que l’agglutination de « medo » + « medusa » ne laisserait prévoir - suggère une intensification (« medo de muitas cabeças », d’après la définition donnée par Luandino Vieira). Pour ce qui est de « piorento » et « falagem » c’est le trait sémantique + action qui se manifeste dans les deux morphèmes –(e)nto, -(a)gem : « pior que pior » et « o acto, acção de falar (e não o resultado »), selon Luandino Vieira.

 

La créativité mise à l’œuvre dans ces procédés trouve son terrain privilégié dans le contact des langues qui, comme on le sait, conduit à des mélanges de codes (« code mixing ») ou à des alternances de codes (« code switching »)[10]. Le contact prolongé entre la langue portugaise et les langues africaines natives – qui se manifeste bien évidemment par des contacts entre des lectes sociaux et individuels – permet une mise en relation plus ouverte entre les représentations mentales et les catégorisations linguistiques[11]. De ce fait, la créativité langagière développe des procédés d’expression d’autant plus inattendus que le point de vue est celui d’une seule langue, même si on l’envisage non pas comme un tout monolithique, mais comme un système qui intègre de façon constitutive la variation dans l’espace, dans la société, chez l’individu et dans le temps (en d’autres termes, la variation diatopique, diastratique, diaphasique et diachronique).

 

Ceci dit, le contact des langues crée une dynamique de créativité qui se manifeste non seulement dans des mélanges et alternances de codes, mais aussi au sein de l’utilisation d’une seule langue. C’est ce que les quelques exemples extraits de No antigamente, na vida, commentés par Luandino Vieira en réponse aux questions formulées par Michel Laban, nous montrent bien.

 

Du mélange de langues adopté par l’usage social (ex. xinguilado), à la création de l’auteur selon les procédés mis en œuvre par la communauté linguistique, dont on distingue le mélange de langues (ex. cassumbular) et l’agglutination lexicale et morphologique (ex. farinzéu, medrúsico, piorento, falagem), c’est un continuum dans le processus de création linguistique qu’on peut déceler :

 

 

Cette représentation graphique, à valeur descriptive, n’épuise certes pas les configurations de la créativité linguistique en contexte africain et littéraire, mais elle pourra suggérer une approche continue des phénomènes linguistiques issus du contact des langues.[12]

 

Examinons maintenant les créations de Michel Laban pour la traduction de ces items lexicaux :

-                     « peurydre », pour traduire « medrúsico »,

-                     « piresque », pour traduire « piorento »,

-                     « imbécilunique », pour traduire « parvúnico »,

-                     « pharispique », pour traduire « farinzéu ».

 

Quant aux trois autres items, la traduction nous donne une paraphrase explicative :

-                     « il s’était emparé d’un feu nouveau », pour traduire « cassumbulara »,

-                     « parler connu », pour traduire « falagem »,

-                     « dont l’esprit l’avait visité dans les transes des rêves fiévreux », pour traduire « xinguilada nos sonhos das febres ».

 

La création lexicale de Michel Laban « peurydre » (peur + hydre) correspond bien à celle de Luandino Vieira « medrúsico » (medo + medusa) et en recrée le procédé d’agglutination tout en respectant le sens. Le mot-valise « peurydre » suggère bien la peur provoquée par un animal mythologique, donc, une peur créée par l’imagination, sans fondement réel.

 

Quant à « piresque », créé par Michel Laban sur le paradigme de la terminaison en « esque » (par exemple, burlesque, grotesque), peu productive, provoque un effet de surprise, telle que la création de Luandino Vieira « piorento ». Cependant, la terminaison portugaise « -ento » est fréquente (ex. avarento, amarelento, sedento) ; elle souligne le processus de l’action, alors que la terminaison française évoque le caractère extravagant de quelque chose.

 

Pour traduire « parvúnico » (parvo + único), Michel Laban a choisi la création équivalente « imbécilunique », recréant ainsi, en français, le procédé d’agglutination lexicale, que l’on retrouve également dans « pharispique », pour traduire « farinzéu » (fariseu + jinzéu). Comme nous le savons, grâce à l’explication donnée par l’écrivain Luandino Vieira à Michel Laban, le mot-valise « farinzéu » contient « jinzéu » qui signifie « fourmi qui pique beaucoup ». C’est ce trait définitoire qui est transposé dans le deuxième élément du mot-valise de la traduction française « pharispique ».

 

L’écrivain et le traducteur sont à l’unisson dans la recréation des procédés linguistiques qui captent le processus d’élaboration linguistique des locuteurs du portugais, au contact des langues africaines.

 

***

 

La participation de Michel Laban à la 3e édition du Novo Dicionário da Língua Portuguesa de Aurélio Buarque de Holanda (1999)[13], mérite d’être évoquée, car elle ouvre une nouvelle étape de la lexicographie de la langue portugaise. En effet, Michel Laban a eu à sa charge le choix et l’élaboration des 600 entrées caractérisant le portugais d’Afrique qui figurent dans la 3e édition du dictionnaire.

 

Dans son « Dossier accompagnant une demande d’habilitation à diriger des recherches », présenté à l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris III en 1999, Michel Laban nous livre un échantillon de ces 600 entrées. Il s’agit des entrées de A à C qui figurent dans le volume « Ensemble des Articles », p. 431-450. Il présente également dans ce volume (sous la rubrique « Aurélio: bibliografia africana », p.451-464) la bibliographie des 177 écrivains des cinq pays africains (Cap-Vert, Guinée-Bissau, São Tomé et Principe, Angola, Mozambique) où ont été choisies les 600 entrées lexicographiques. Chaque article conçu et rédigé par Michel Laban pour le dictionnaire contient au moins une citation littéraire et, pour la sélection des particularités lexicales, compte tenu de la répartition par pays, le critère de fréquence des occurrences, avec pondération pour São Tomé et Principe et pour la Guinée-Bissau (pays dont les littératures sont moins développées), a été suivi.

 

Prenons, à titre d’illustration, un article de dictionnaire pour chacun de ces cinq pays. Ces exemples, suivant l’ordre alphabétique, sont extraits du volume « Ensemble d’Articles » de l’Habilitation à Diriger des Recherches de Michel Laban.

 

ANGOLA « abuamado.[Do quimb. ku-buama, ‘ficar pasmado’] Adj. Afric. angol. Pasmado, admirado: “Havia gente abuamada ante o rio de bebidas” (Jorge Macedo, Gente do Meu Bairro, p.70).»

 

CAP-VERT « açucrinha. [Do cabo-verd. sucrinha.] s.f. Afric. cabo-ver. Espécie de caramelo feito à base de açúcar e leite: “O rapaz doente comprou duas bolachas e cinco açucrinhas” (Gabriel Mariano, Vida e Morte de João Cabafume, p. 18).»

 

SÃO TOMÉ et PRÍNCIPE « água. (…).Afric. santom. Ribeiro, riacho:”Iniciaram a colheita na ponta da roça, junto da água chó-chó” (Sum Marky, No Altar da Lei, p. 134).»

 

ANGOLA «ahoje. [De a-+hoje] Adv. Afric. moç. Pop. Hoje: “Tem reunião do camarada ministro ahoje” (Tomás Vimaró, Terra no Alambique, p.21).»

 

GUINÉE-BISSAU «almami. [Do mandinga.] S.m. Afric. guin. Dignitário islâmico, responsável pelo culto e consultor jurídico do régulo (entre os mandingas): “A revolta de Bocar Biro, Almami do Timbo, e de seu irmão Cherno Siré contra os franceses, fora por eles paga com a vida.”(Fausto Duarte, A Revolta, p. 140).»

 

Ces cinq exemples lexicographiques suffisent, me semble-t-il, à montrer l’importance linguistique et culturelle, ainsi que le caractère novateur de la contribution de Michel Laban pour la lexicographie de langue portugaise, qui intègre l’apport africain.

 

De par son étendue et parce qu’il s’agit des recherches menées par Michel Laban jusqu’à la fin de sa vie avec un profond attachement et une rigueur exemplaire, l’étude des particularités du portugais littéraire du Mozambique mérite toute notre attention. L’inventaire lexical réalisé par Michel Laban atteignait en 1999 (au moment de la soutenance de son Habilitation à Diriger des Recherches) 9500 entrées (document joint à sa demande de HDR) et il l’a complété postérieurement. C’est donc une œuvre de grandes dimensions, d’autant plus que chaque entrée de cet inventaire – qu’il faut envisager comme un Dictionnaire du portugais littéraire du Mozambique – contient : la classification morphologique (ce qui pose, bien souvent de nombreux problèmes linguistiques), la définition d’après les auteurs des œuvres où Michel Laban a puisé la particularité dont il est question et, bien sûr, les co-textes de l’occurrence avec la référence bibliographique. Les auteurs ont répondu à des questions précises sur les particularités lexicales et morpho-syntaxiques et leurs réponses figurent au sein de l’article concernant l’entrée dont il est question.

 

Depuis le début des années 1990, Michel Laban s’est consacré spécialement à sa recherche sur le portugais du Mozambique, « toujours à travers la littérature », comme il l’écrit dans le volume « Recherches en littérature africaine de langue portugaise », p.50 de son Habilitation à Diriger des Recherches (1999), tout en précisant « le résultat de cette longue étude constitue le document qui est joint à cette demande d’habilitation » (ibidem). « Cette longue étude », Michel Laban l’a poursuivie et elle deviendra une œuvre posthume grâce au travail dévoué de Maria José Laban, sa femme, proche collaboratrice de ses recherches.

 

Si l’œuvre de Michel Laban est décisive pour la connaissance des littératures africaines en langue portugaise et pour la compréhension des leurs contextes culturels, bien enracinés dans les sociétés et dans les individus, dont les écrivains font partie, elle n’en est pas moins pour la connaissance de la langue portugaise, avec les différents apports africains et leurs tendances d’évolution.

 

Je terminerai en citant Michel Laban:

 

Naturellement, il convient d’avoir toujours à l’esprit que la langue littéraire est conditionnée par une préoccupation esthétique. Même si l’écrivain se propose de reproduire des modes d’expression populaires, ses choix sont avant tout personnels. Je suis bien conscient que la véritable connaissance du portugais de ces pays doit passer par une série de vastes enquêtes portant sur des réalisations orales – mais tant que les conditions matérielles ne seront pas réunies pour procéder à ces enquêtes, l’analyse à laquelle je me suis consacré aura au moins l’intérêt de fournir un aperçu des tendances générales du portugais parlé dans ces différents pays (1999 : 53-54).

 

La lucidité, la modestie, l’exigence, le sérieux et l’originalité de Michel Laban, chercheur et professeur, collègue et ami, à qui je rends hommage, nous incitent à poursuivre ses recherches pluridimensionnelles sur le portugais : langue, littérature, société, culture.

 

 

 

Références bibliographiques


Œuvres  littéraires

VIEIRA, José Luandino. No antigamente na vida, Lisboa, 1974, Edições 70.

VIEIRA, José Luandino. Autrefois, dans la vie, Paris, Gallimard, 1981. Traduit du portugais (Angola) par Michel Laban. Collection du Monde Entier.

 

Etudes

LABAN, Michel, “João Guimarães Rosa & José Luandino Vieira. Premières histoires sources d’Autrefois la vie?”, RECIFS (Recherche et Etudes Comparatistes Ibéro Françaises de la Sorbonne Nouvelle), n° 6-1984, p. 134-150.

LABAN, Michel, Ervedosa, Carlos, Ferreira, Manuel, Martinho, Fernando J.B. et al., LUANDINO-José Luandino Vieira e a sua obra (estudos, testemunhos, entrevistas), Lisbonne: Edições 70, 1980.

LABAN, Michel, Angola-Encontro com escritores, Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1991, 2 vol., 926 p. + 42 p.

LABAN, Michel, Cabo Verde – Encontro com escritores, Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1992, 2 vol., 784 p. + XL.

LABAN, Michel, Moçambique – Encontro com escritores, Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1998, 3 vol., 1286 p.

LABAN, Michel, L’œuvre Littéraire de Luandino Vieira thèse de doctorat de troisième cycle soutenue à l’Université de Paris-Sorbonne, sous la direction de Paul Teyssier, 1979.

LABAN, Michel, Recherches en littérature africaine de langue portugaise, Habilitation à Diriger des Recherches, Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, 1999.

LÜDI, Georges et PY, Bernard, Être bilingue, Bern, Peter Lang, 1986.

POTTIER, Bernard, Représentations mentales et catégorisations linguistiques, Louvain-Paris, Peeters, col. BIG, 2000.

 

Dictionnaire

FERREIRA, Aurélio Buarque de Holanda, Dicionário Aurélio de Língua Portuguesa, Rio de Janeiro, Editora Nova Fronteira, 1999 (3ª ed.).

 

 


[1] In RECIFS (Recherches et Etudes Comparatistes Ibéro Françaises de la Sorbonne Nouvelle), n° 6-1984, p.134-150.

[2] VIEIRA, José Luandino. No antigamente na vida, Lisboa, Edições 70, 1974, p.28,

[3] VIEIRA, José Luandino. Autrefois, dans la vie, Paris, Gallimard, 1981. Traduit du portugais (Angola) par Michel Laban. Collection du Monde Entier.

[4] LABAN, Michel, “João Guimarães Rosa & José Luandino Vieira. Premières histoires sources d’Autrefois la vie?”, RECIFS (Recherche et Etudes Comparatistes Ibéro Françaises de la Sorbonne Nouvelle), n° 6-1984, p. 141.

[5] voir Laban, Michel, Ervedosa, Carlos, Ferreira, Manuel, Martinho, Fernando J.B. et al., LUANDINO-José Luandino Vieira e a sua obra (estudos, testemunhos, entrevistas), Lisbonne: Edições 70, 1980.

[6] LABAN, Michel, 1984, p. 141 (op.cit.).

[7] Michel Laban, Angola-Encontro com escritores,Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1991, 2 vol., 926 p. + 42 p.; Michel Laban, Cabo Verde – Encontro com escritores, Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1992, 2 vol., 784 p. + XL.; Michel Laban, Moçambique – Encontro com escritores, Porto: Fundação Eng.° António de Almeida, 1998, 3 vol., 1286 p.

[8] PL = Português de Luanda.

[9] LN = Língua Nativa.

[10] De nombreuses études ont été développées sur le contact des langues. J’attire l’attention sur celles d’un projet de recherche de grande ampleur de la Fondation Européenne de Science, dirigé par Georges Lüdi, de l’Université de Bâle (Suisse) dans les années 1990.

[11] Pour une théorie sémantique qui construit un modèle  mettant en relation le conceptuel et le linguistique (langue et discours) voir les ouvrages de Bernard Pottier, notamment Représentations mentales et catégorisations linguistiques, Louvain-Paris, Peeters, col. BIG, 2000.

[12] Voir Georges Lüdi et Bernard Py, Être bilingue, Bern, Peter Lang, 1986. Dans cet ouvrage, les auteurs posent quelques points de repère utiles à l’étude de situations de contact de langues, notamment une approche continue des phénomènes.

[13] Ferreira, Aurélio Buarque de Holanda, Dicionário Aurélio de Língua Portuguesa, Rio de Janeiro, Editora Nova Fronteira, 1999 (3ª ed.).

 

Pour citer cet article:


Carreira, Maria Helena Araujo. "Langue portugaise en Afrique et œuvres littéraires : l’approche pluridimensionnelle de Michel Laban", Plural Pluriel - revue des cultures de langue portugaise, [En ligne] n° 6, printemps-été 2010, URL: http://www.pluralpluriel.org/index.php?option=com_content&view=article&id=252:langue-portugaise-en-afrique-et-uvres-litteraires-lapproche-pluridimensionnelle-de-michel-laban&catid=75:nd-6-litteratures-africaines-de-langue-portugaise&Itemid=55

Langue portugaise en Afrique et œuvres littéraires : l’approche pluridimensionnelle de Michel Laban