Numéro 1: comptes rendus - Les îles du Cap-Vert
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Les îles du Cap-Vert
Idelette Muzart-Fonseca dos Santos, José Manuel da Costa Esteves, Denis Rolland (org.), Les îles du Cap-Vert : Langues, mémoires, histoire, Paris: L’Harmattan, 2007, 262 p, ill., Collection « Mondes Lusophones ».
Cet ouvrage universitaire est né d’une initiative collective d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants qui ont organisé un voyage d’études au Cap-Vert. Il présente un ensemble de contributions sur cet archipel encore méconnu. La matière proposée est de nature très variée car on y trouve des présentations générales mais aussi des articles documentés sur des sujets plus pointus qui s’organisent autour de deux grands thèmes : la langue et la mémoire.
La première partie, plus courte et intitulée « Langues et politiques linguistiques au Cap-Vert et dans le monde lusophone », regroupe cinq contributions. Ondina Ferreira, Directrice de l’Institut International de la Langue Portugaise, parle de la nécessité de construire un axe de solidarité et de coopération entre le français, le portugais mais aussi l’espagnol, un axe qui selon l’auteur permettra de rompre le monolinguisme qui tend à s’imposer et de respecter la diversité linguistique et culturelle, une des richesses du patrimoine de l’humanité.
Le linguiste Nicolas Quint livre un article qu’il intitule « Le capverdien, la langue du Cap-Vert » dans lequel il aborde de façon claire et détaillée différentes questions liées à ce créole. Dans un premier temps, l’auteur justifie l’emploi du terme langue pour parler du créole capverdien, il décrit ses diversités dialectales et pose la question du nombre de locuteurs. Dans une seconde partie, Nicolas Quint s’intéresse aux origines afro-européennes de ce créole en analysant aussi bien le lexique que la sémantique et la grammaire. Finalement, il aborde la question encore très complexe de la place de cette langue dans la société capverdienne en traitant des problèmes posés par la scolarisation et des débats que soulève sa possible officialisation.
Dans son article intitulé « L’enseignement du portugais et la construction des mémoires », Maria Helena Ançã interroge les concepts de langue maternelle, de langue seconde et de langue étrangère. Selon cet auteur, le portugais peut être la langue seconde de trois types de population : une population pour qui il constitue la langue des racines, une autre pour qui il est la langue du pays d’accueil et finalement celle dont il est la langue officielle comme c’est le cas au Cap-Vert. Après avoir rappelé différents travaux liés au courant Language Awareness lancé par Eric Hawkins et souligné l’importance de la prise en compte de la conscience contrastive et du rôle essentiel du sujet-apprenant pour l’enseignement des langues non maternelles, Maria Helena Ançã propose des types d’activités intralinguistiques, interlinguistiques et translinguistiques qui pourraient être menées dans le cadre de l’enseignement du portugais au Cap-Vert.
José Manuel da Costa Esteves, un des co-organisateurs du volume, livre un article basé sur une grande expérience d’enseignement du portugais langue étrangère. Se lancer dans l’apprentissage d’une langue étrangère c’est, selon lui, aller habiter la maison de l’autre, jouer avec sa transparence et son opacité et apprendre le portugais, c’est s’installer dans une maison encore et toujours ouverte au dialogue avec le monde. L’auteur propose différents exercices susceptibles de faire cheminer son élève vers cet ailleurs : la lecture à haute voix de textes poétiques qui initie au rythme et à la musicalité mais peut être aussi le point de départ d’un réel échange entre l’autre (le texte, le professeur, les autres élèves) et soi, l’analyse de faits de langue qui mène au développement de la compétence communicative et réflexivement à la découverte de sa propre langue et de sa propre culture, sans oublier l’étude d’expressions idiomatiques, de proverbes, de légendes qui « humanisent » la langue et donne à entendre une culture.
Dans sa contribution consacrée à l’enseignement du portugais au Cap-Vert, Maria Leonor Santos reprend pour ainsi dire l’analyse de Maria Helena Ançã en expliquant que le portugais n’est dans l’archipel qu’une langue seconde et en montrant combien il est important que l’enseignant connaisse la ou les langues parlées par ses élèves au dehors de sa classe. Maria Leonor Santos revient aussi sur l’intérêt que présentent les textes littéraires en tant que déclencheur de parole.
La deuxième partie intitulée « Espaces et temps de la mémoire » regroupe neuf contributions qui abordent des sujets plus variés. Moacyr Rodrigues s’intéresse au mythe de la terre lointaine en s’attachant à l’étude de la berceuse intitulée « Cavalim de perna quebrod ». D’après l’auteur, tout Cap-Verdien est depuis toujours écartelé entre les deux pôles que sont cette Terre Lointaine et la Maman-Terre. Après un voyage à travers l’histoire du Cap-Vert et plusieurs textes traditionnels et érudits qui reprennent cette thématique duelle de l’ici et de l’ailleurs, Moacyr Rodrigues semble suggérer que le dilemme de cet entre-deux déchirant ne peut se résoudre qu’à la condition que ce voyage en quête d’un Je-Autre devienne intérieur et spirituel.
Dans sa contribution intitulée « Territoire de la voix : le Lunário Perpétuo, entre tradition, mémoire et recréation » Idelette Muzart-Fonseca dos Santos s’intéresse aux créations de deux artistes contemporains - l’un cap-verdien, l’autre brésilien - qui s’inspirent d’un même livre, le Lunário Perpétuo, un calendrier lunaire du XVIe siècle au carrefour des connaissances et de la foi. L’auteur montre comment une même tradition, définie par Paul Zumthor comme un « continuum mémoriel », et vivante dans tout le monde lusophone, trouve chez ces deux créateurs de véritables voix nouvelles et très différenciées.
Ana Cordeiro consacre son article intitulé « La ville de Mindelo, entre fiction et réalité » à la deuxième grande ville capverdienne. Elle met en évidence l’écart qui existe entre ce que nous permettent de reconstituer les divers documents historiques et les diverses recréations fictives qui lui ont donné une véritable dimension mythique.
Le camp de concentration de Tarrafal est l’objet de deux contributions. Un article de João Lopes Filho qui traite des circonstances de sa construction, de son aménagement et de l’identité des prisonniers qui y furent enfermés ainsi que de leurs conditions de vie. Angela Benoliel Coutinho présente quant à elle le parcours de Fernando Fortes, l’un des nombreux prisonniers politiques qui y fut enfermé, par les méthodes de l’histoire orale.
Deux articles sont également consacrés à la littérature. Dans « Sur la littérature capverdienne », Alberto Carvalho propose un bon panorama de la production fictionnelle et poétique de l’archipel. Il revient sur les grands noms et les thématiques liés à la revue Claridade mais présente aussi les nouvelles orientations suivies par les écrivains contemporains. Margarida Fernandes propose une approche plus anthropologique en se penchant sur deux thématiques récurrentes de la littérature capverdienne : la sécheresse et la mort. Partant de la thèse selon laquelle la littérature est une création culturelle et l’auteur un acteur social, l’auteur revient sur les documents historiques et fictifs relatifs aux famines qui décimèrent régulièrement l’archipel et sur l’interprétation qu’en donne la population.
Jacques Lemière s’intéresse à l’œuvre Pedro Costa, un réalisateur dont la production s’installe entre le Portugal et le Cap-Vert. Au travers l’analyse de trois de ses films, l’auteur montre que ce cinéaste, dans la lignée du cinéma portugais contemporain, interroge sévèrement son pays, le Portugal, et en particulier son rapport au colonialisme et à l’immigration récente.
Enfin, le dernier article, proposé par Denis Rolland et intitulé « La deuxième naissance du Cap-Vert : une lente construction internationale », analyse le processus de l’intégration internationale de ce jeune pays. Dans cette présentation très riche (de nombreux documents sont insérés en annexe) l’auteur détaille tout particulièrement les relations que ce nouvel Etat cherche et va finalement établir avec la France et la francophonie.
Cet ouvrage vient enrichir une bibliographie encore limitée, surtout en langue française, et s’avèrera donc aussi utile pour tous ceux qui cherchent à découvrir un archipel encore peu connu en France que pour des lecteurs avertis à la recherche d’analyses plus pointues.
Maria do Carmo Martins Pires
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Doctorante (Paris 3-CREPAL)
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