Numéro 2: comptes rendus - Inès de Castro, du personnage au mythe, échos dans la culture portugaise et européenne
Inès de Castro, du personnage au mythe, échos dans la culture portugaise et européenne
Adelaide CRISTÓVÃO, Carla SOARES JESEL, Idelette MUZART-FONSECA DOS SANTOS, José Manuel da COSTA ESTEVES (organisateurs). Inès de Castro, du personnage au mythe, échos dans la culture portugaise et européenne. Paris : Éditions Lusophone, 2008, 264p.
Cet ouvrage rassemble sept communications présentées lors de la journée d’études «Inès de Castro, du personnage au mythe, échos dans la culture portugaise et européenne» qui a eu lieu le 6 mars 2006, à l’Université Paris X – Nanterre. Il inclut également quatre autres textes de spécialistes du thème inèsien.
Le choix et l’organisation des onze études révèlent le souci de rendre compte de l’unité et de la cohérence qui existent entre les différentes analyses. Il ne s’agit pas d’une simple compilation de textes mais d’un ouvrage qui prétend améliorer la compréhension et l’étendue du thème d’Inès de Castro, en proposant des fils conducteurs qui lient les différentes approches.
En effet, l’ouvrage débute avec une remarquable esquisse, de Maria Leonor Machado, autour de l’évolution et du traitement du thème historique par les différents arts : la littérature, la musique, la danse et la peinture. Ces perspectives de réécriture du thème d’Inès de Castro, auxquelles nous ajoutons celle du cinéma, sont développées dans les articles qui suivent.
Le premier art, un des plus prolixes, est celui de la littérature. Le recueil nous offre, à ce propos, un parcours diachronique sur les productions littéraires portugaises –poésie, prose, théâtre - qui ont repris le thème d’Inès de Castro, à travers sept articles.
Dans le premier, Anne-Marie Quint se propose de réfléchir sur le contexte historique dans lequel surgit la légende et son étude se base sur les premières versions poétiques de l’histoire d’Inès dans le Cancioneiro Geral de Garcia de Resende. Elle met alors en évidence l’impact du mythe sur d’autres poètes, notamment sur Gil Vicente, Bernardim Ribeiro ou António Ferreira.
Progressant dans le temps, Lucila Nogueira réfléchit sur la construction de la légende – l’allégorie de l’amour – dans Les Lusiades. L’auteur souligne le passage du fait historique au mythe. Comme le fait historique n’est pas totalement dévoilé et connu, l’approche des circonstances subit l’influence de la poétisation et de la recréation fictionnelle. Lucila Nogueira montre que Les Lusiades marquent, alors, fortement la trajectoire mythique de ce grand amour contrarié et c’est l’empathie suscitée par l’épisode des Lusiades qui est, ainsi, à l’origine des œuvres crées postérieurement par les auteurs portugais et brésiliens sur le même thème.
Ana Maria Ramalhete se penche sur la thématique inèsienne dans la pièce de théâtre Pedro, o Cru d’António Patrício (1913). Elle éclaire en particulier les liens qui unissent le saudosismo et les thèmes développés dans cette pièce de théâtre. L’auteur voit dans l’amour de Pedro et d’Inès une possible représentation littéraire de la saudade, et construit son étude autour du principe suivant : «La rencontre de Pedro avec Inès ne peut se concrétiser que dans le très grand royaume de la Saudade».
Maria Ana Ramos et Ilda Mendes dos Santos, dans deux études différentes, réfléchissent sur l’adaptation du motif médiéval de la cuisine cannibalesque – dans ce cas le mythe du cœur mangé – par un écrivain contemporain : Herberto Helder. Dans son recueil Os Passos em Volta, le poème / conte Théorème met en scène D. Pedro et la figure de l’un des assassins d’Inès : Pero Coelho. Dans son analyse, Maria Ana Ramos révèle que le poète semble métamorphoser ce mythe dans une parodie carnavalesque ; pour sa part, Ilda Mendes dos Santos met l’accent sur l’image du banquet, qui devient ici plutôt un banquet de mots et d’images que de chair.
A partir de la nouvelle Dom Pedro e Inês de Castro (2004), réécriture récente du mythe par Mário Cláudio, Gilda Santos s’interroge sur les raisons qui poussent les auteurs contemporains à réécrire les classiques. Dans ce conte, la parole est donnée à D. Fernando, dauphin du roi D. Pedro et héritier du trône portugais. L’auteur de cet article conclut qu’il s’agit d’un texte inépuisable et que comme tous les «classiques» il invite à de nombreuses visites et réécritures.
Après ce parcours à travers la littérature portugaise, deux articles enrichissent les travaux sur le traitement du thème d’Inès de Castro dans la littérature orale et étrangère.
Idelette Muzart-Fonseca dos Santos révèle le croisement possible entre l’histoire d’Inès de Castro et celle de l’apparition du fantôme d’une femme morte en l’absence de son mari – Romance de la Aparición – ou bien encore celle de l’apparition d’une jeune reine morte – Chanson d’Alfonso XII. L’auteur de cette étude souligne les associations thématiques et les procédés de recréation orale qui s’établissent dans la mémoire populaire au cours des siècles entre la défunte aimée et la reine morte.
Florence Bellamy étudie, quant à elle, l’une des œuvres les plus connues du public français concernant le thème inèsian – La Reine Morte, d’Henry de Montherland (1942). Elle retrace la quête de Montherland pour arriver à la création de sa pièce de théâtre par la Comédie Française, en misant sur la diversité de ses actualisations.
Bien que le traitement du thème d’Inès de Castro par la littérature ne s’épuise pas avec ces études, celles-ci permettent de fixer un cadre diachronique et spatial solide ainsi que des voies d’accès multiples, qui aident le lecteur à mieux comprendre la survivance de cette histoire/ mythe, devenue, de ce fait, intemporelle.
Cependant, la réécriture du mythe d’Inès de Castro, nous l’avons dit, ne se circonscrit pas à la littérature. Ce recueil nous le confirme en nous proposant d’autres réflexions liées à d’autres arts qui ont repris le thème.
Anne-Marie Pascal examine les variations iconographiques du thème d’Inès de Castro. Des premières représentations mythifiées sur le tombeau d’Inès et de Pedro à Alcobaça, jusqu’au macabre couronnement d’Inès par le peintre Pierre-Charles Comte (1949) qui bouscule nos propres images inèsiennes, Anne-Marie Pascal dresse le panorama des représentations du mythe du Moyen Âge à nos jours.
Finalement, Pierre Léglise-Costa se penche sur ce même thème traité par le cinéma et par la musique, notamment par l’opéra, clôturant le cercle des arts qui ont repris ce thème. L’auteur analyse en particulier le film de Leitão de Barros, Inês de Castro (1944), ainsi que l’opéra Inês de Castro de Giuseppe Persiani (1835) et se réfère à des opéras plus récents, tels que l’œuvre de Bernard Stambler (1976) et celle de James MacMillam(1996). Son étude s’organise autour de ce que l’auteur a poétiquement formulé en ces termes : «Il sera, nous espérons, intéressant que l’œil écoute ces autres approches de ce thème fondateur».
En annexe, le livre présente deux «bonus» : des extraits adaptés de la pièce O resto é silêncio, par Lidia Martinez - spectacle bilingue, créé à Coimbra en avril 2005, dans le cadre des commémorations des 650 ans de la mort d’Inès de Castro et à la fin de la journée d’études à Paris X - et le poème pour six voix, de Lucila Nogueira, Saudades de Inês de Castro.
L’ensemble du livre met ainsi à jour la belle et triste histoire d’amour de D. Pedro et de D. Inès nous rappelant qu’elle est toujours d’actualité. A travers lui, le thème inèsien, abordé par des multiples approches, continue de nous émouvoir, par la poésie, le chant, la musique et l’art visuel. Cet ouvrage nous permet donc d’appréhender, sous une perspective littéraire, historique et iconographique le mythe d’Inès de Castro qui a rayonné du Portugal vers toute l’Europe.
Catarina Vaz Warrot
Doctorante Université Paris 8
Lectrice Paris Ouest Nanterre La Défense


